mardi 10 janvier 2017

Mon Père

Dans le village une femme se suicide, se jetant dans un puits. Sur la margelle un bout de papier, retenu d’une pierre, explique le geste. Mon père à l’aide de la chaine tenant le seau descend au fond, attache la morte et remonte. Plus tard il avouera sa frayeur quand des yeux exorbités sortant de l’eau l'ont fixé.

Mon père avait un sens inné pour se trouver là où la mort frappait.

Un voisin se fait percuter par une voiture, le crane défoncé. Il « arrange » la tête de l’homme avant que sa femme arrive.
Un clochard vivant dans un de nos bâtiments m’avait dit un jour « tu vois ce clou dans la poutre, c’est là que je me pendrais quand je n’en pourrais plus ! » Il le fait quelques années plus tard. C’est mon père qui le dépend.
Une vieille femme un jour vient le trouver voulant qu'il aille chercher sa fille morte dans un accident de voiture tombée dans l’orne. Ils y vont tous les deux, ramenant le corps dans l’auto. Sur le chemin de retour, la femme  veut prendre un verre dans la ville en pensant faire plaisir à mon père ce dernier refuse, ne voulant pas laisser une voiture avec un cadavre à l’intérieur. J’en ai fait une nouvelle un peu romancée.
Il dépend aussi Albert son meilleur copain. Albert je le considérais comme un philosophe, un épicurien. Il maniait l’humour et avait un regard sur la marche du monde. Bon vivant. Un matin d’été il met son beau costume du dimanche, monte sur la grande table de la salle et à l’aide d’un corde se donne la mort. Redoutant certainement que la vieillesse ne prenne le pas sur sa bonne humeur.

Le pire dans cette fonction de mon père est quand il a repêché sa petite sœur noyée dans un lavoir. Il avait alors dix, onze ans et je n’imagine pas l’état dans lequel on peut sortir de ce genre de drame.

Bon! ce n’était pas le métier de mon père de dépendre ou repêcher les morts, non il faisait cela, disons, à ses moments perdus. Le reste du temps il était agriculteur, métier qui lui est venu par défaut ou obligation, étant le seul homme dans la maison, il a travaillé tôt dans sa vie.
Sa passion c’étaient les chevaux, au début de sa carrière il sillonnait la région avec des étalons pour la saillie des juments de ses confrères. A cette époque il était plutôt un chef d’entreprise ayant des ouvriers et des hommes de journée. L’usine et la mécanisation arrivant font qu’il doit s’investir plus dans le travail agricole.

Mon père aimait en revanche sortir de sa ferme, créant une coopérative laitière pour lutter contre le monopole. Il fait une liste contre le maire aux élections afin de contrer l’immobilisme dans la vie communale. Partant à la messe, tout le monde dans la voiture, nous voyons une veste pendue au bout du chemin, c’est le jour des élections. Interloqué je demande « pourquoi il y a une veste dans l’arbre ? » ma mère répond «  ce sont les bêtises à ton père ! » le regardant je vois un sourire de fierté se dessiner sur son visage. La veste voulant dire que mon père allait perdre, ce qu’il avait gagné en revanche c’est un peu plus de prise de conscience de la part des électeurs. Plus tard il rallia la liste du maire afin de participer à la vie de la commune.
Sa passion du cheval se traduit par une société de course dans le bourg puis un concours complet tous les ans ; je l’ai aidé à construire des obstacles dans le bois. Ajoutez à cela président de la société de chasse, trésorier pour l’assurance agricole puis sociétaire de la tripière d’or on aura fait le tour de ses activité extérieures. Sa femme aimant rester à la maison, ils se complétaient. J’ai aidé ma mère à faire des enveloppes pour les activités de son mari. Je me souviens entendre cette dernière en fin de soirée dire : « Qu’est ce qu’il fait ? Il n’est pas encore rentré ! ».

Voilà en partie ce que je retiens, mais résumer une vie en quelques lignes est une entreprise hasardeuse. Beaucoup de choses restent à dire.
Vivre avec un tel père n’est pas forcément une sinécure. Les yeux des enfants magnifient et font effet de loupe. Il faut s’absoudre de cette stature, cette statue que l’on côtoie quotidiennement pour arriver nous aussi à prendre de la hauteur dans la vie.  La communication n’a pas été toujours simple avec ce patriarche et parfois j’aurais aimé qu’il m’emmène avec lui dans ses sorties et pas seulement qu’il m’enseigne le labeur et l’acharnement à la tâche.

On devient ce que l’on croit avoir réussi seul mais il y a forcément des gènes et des apprentissages qui nous ont permis d’arriver là ou on est. Ce que j’en retiens est une fierté dans la réussite de sa vie.

Je termine par un texte que j’ai écrit à la volée le lendemain de sa mort.

J'aurais voulu te dire!

J'aurais voulu te dire combien je t’aimais.
Les mots simples sont toujours les plus durs à prononcer.
On pense qu'on aura toujours le temps de les dire.
Il ne faut pas attendre pour dire les belles choses.

J'aurais voulu te dire combien j'ai aimé
que tu te lances dans la mécanisation balbutiante
Tu l'as fait pour évoluer avec ton temps
et nous permettre un avenir plus facile.

J'aurais voulu te dire combien j'ai apprécié
tes combats politiques.
Te présenter contre la liste du maire
afin d'ouvrir le débat et faire réagir les gens

Créer une coopérative agricole
battre la campagne pour trouver des adhérents
pour lutter déjà contre les monopoles.

J'aurais voulu te dire combien j'étais fier
lorsque tu organisais les concours complets
étant à ton aise avec ces gens d'un autre monde.
J'aurais voulu dire aux spectateurs que c'était mon père l'organisateur

J'aurais voulu te dire merci
quand les erreurs de la vie nous ont fait douter.
Tu as su par tes mots nous redonner la force de lutter
redonnant l'espoir à ces personnes malades.

J'aurais voulu te dire
que ta vie a été remplie comme jamais la mienne le sera.
Je suis fier de parler de toi à mes amis
Que rare ont eu un père qui a su marquer autant son époque.

J'aurais voulu te dire.
Mais tu t'en vas.
Nous laissant ton souvenir à jamais éternel.
Tu pars et j'aurais pu te dire
mais où que tu soies j'aime à penser
que tu entends ce que j'avais à te dire.

Certains traversent la vie
laissant à jamais l'empreinte de leurs pas.

8 commentaires:

  1. Gloire de mon père…à l’envers !
    Seul,
    Au milieu de sa route,
    Vieux clodo, sale, en savates,
    Boitillant sur son bâton,
    Faible,
    Conscient de sa fin prochaine :
    « Ah !...j’ai mal aux « pattes »…
    J’en perds…
    Enfin, c’est comme çà !!! »
    Il arrive chez moi, heureux de s’asseoir au soleil, devant ma maison, juste quelques dizaines de minutes,
    Pensif,
    Puis repart ...
    Les jours d’hiver favorables, il vient se mettre au chaud et au confort, sur notre canapé,
    Juste une présence…Quelques mots, même pas un café…
    Et moi de l’accueillir : affection ?compassion ?
    Et me dire cependant : « pourvu que personne n’arrive chez moi maintenant ! »
    Il est si seul.
    Sa femme ?
    Morte depuis longtemps, en maison de retraite depuis plus longtemps encore, elle avait souhaité partir, lui aurait voulu qu’elle reste ; mais trop tard !on lui a gardé rancune de n’avoir pas su la rendre heureuse quand il en était encore temps ! (mais, n’est ce pas la question existentielle ?rendre heureux ???)


    Je suis petite, le soir, dans la chaleur fourneau ou cheminée du foyer familial, c’est le repas, ou la veillée peut-être, le père à sa place, au milieu de la table, la mère à sa droite, moi ‘’au bout’’, mes sœurs face aux parents :
    « Papa, je peux te ‘’peigner’’ ?
    Et oui, je joue à la coiffeuse, à table, avec la tête de mon père !!!


    Jours d’étés ; les grandes vacances ; les foins : charrette, jument (pas de tracteur ni voiture dans la famille)
    Cidre bouché entre deux chargements, l’arrivée du tour de France à la radio, et hop, c’est reparti !
    Nous, de jouer dans les fenils ! Je n’ai jamais été obligée de travailler à la ferme ; mon père, dépité je pense de n’avoir pas eu de garçon, n’a jamais rien exigé dans ce sens.
    ‘’La P’tite’’, ‘’Pastille ‘’
    Chevaux aimés, larmes furtives de mon père lors des séparations obligatoires !


    Les matins, dans notre lit, près de la cuisine,
    Les parents se lèvent tôt pour la traite,
    Nous on écoute : « il chante ou il grogne en parlant tout seul ? »
    Et déjà, à ce signe, on connaît sa température caractérielle de la journée
    Et de ce fait, celle de sa femme :
    Ma mère :
    Soumise,
    Peureuse
    Insatisfaite de désirs refoulés
    De rancune accumulée
    Essayant, jour après jour de gratter quelques sous
    A l’insu de son rustre époux !
    Ma mère, ce héros
    Qui a passé sa vie à arrondir les angles !


    Les mariages, les communions, les fêtes familiales,
    Georges et Marie présents, en habits du dimanche,
    Il chante, il adore chanter, il chante bien
    De bonnes vieilles chansons
    Qui mettent enfin des mots sur tous ses sentiments confus, enfouis, profonds, inavoués…
    Elle écoute, discrète, émue …


    Ils sont partis, tous les deux.
    Ils ont bien dû être heureux ?
    Que savons-nous de leur jeunesse ?
    Nous, les enfants ne les ayant connus que parents ?
    C’est juste la fin de deux vies
    Sans détours
    Sans discours
    Au jour le jour !
    Mais que sait-on de leur amour ?

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  2. Bravo lily pour ce texte, cela valait le coup d'attendre.
    Nous avons eu notre enfance à une époque charnière. On sent la différence de quelques années seulement.
    Je ne sais pas comment ton père a fini sa vie mais à te lire il a eu une fin misérable.
    Nous ne savons pas grand chose de la vie de nos parents, même le bonheur était tabou.
    Pourquoi fallait-il que ce gens triment pour mériter leur vie?
    J'accuse la religion mais peut être y a t'il autre chose?
    On ne doit pas donner sa vie, faire abstraction de ses désirs.
    De quel droit exigerait-on que l'autre se sacrifie ?
    Enfin il est vrai qu’on ne sait rien de l’intimité de nos parents, cela m’a toujours interpellé.
    Je cherchais des signes et espérais qu’il y avait quelque chose de plus grand entre eux de plus fort à vivre.

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    1. eh ben!!!
      j'ai raté mon message!
      en fait,il a eu une belle vie et une très belle mort:on l'a trouvé mort,la pipe à la main,l'allumette dans l'autre; près de son fourneau.
      il était heureux, car il n'avait aucun désir , que vivre à sa façon,et nous, même si on avait honte,on laissait faire.
      Le malheur d'une personnalité insuffisamment affirmée, c'est de faire des cases dans sa vie.

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  3. D’accord avec toi Didier très beau texte mais aussi bravo à tous les deux pour ces témoignages. Je pense que nos parents étaient discrets sur leur intimité, leur vie d’adulte mais n’était-ce pas pour nous protéger et ainsi garder notre naîveté, notre insouciance et notre âme d’enfant..? Quant on voit les « sans tabous » de maintenant où cela peut conduire...

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  4. La religion ???
    Je la renie, je la dénie,
    Je la bénie cependant, pour le réconfort que, j’imagine ou j’espère, elle a apporté à mes parents près de leur mort ; et sans doute aussi dans leur vie.
    Comment serais-je à cette extrémité du parcours de vie ?
    Moi, qui refuse toute intrusion d’un dieu ou autre, dans la banalité de ma fin d’existence,
    Moi, qui souhaite avoir la possibilité de disposer, en temps voulu, du nécessaire pour partir ?
    Peut-être, implorerai-je Dieu et ses saints de m’accueillir en Paradis !!!
    Avec une belle hypocrisie, je chante encore parfois dans les églises, en cérémonies de vie ou de mort, des cantiques qui font bien larmoyer (oui oui, j’y coupe pas), un signe de croix par ci par là, par respect (pour me disculper) pour ceux qui croient…
    J’aime l’art religieux, la splendeur des cathédrales, la douceur froide et intime des chapelles romanes.
    Je regrette de n’avoir pas d’Action de Grâce à leur offrir…
    Enfin, pas sûr que ce soit si simple pour les ‘’croyants’’…ils se donnent tellement de mal pour s’autosuggestionner !!!

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  5. correction:je la bénissss !!je ne peux même plus corriger sur le texte!!

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  6. Bravo Anonyme, comme toujours je suis d'accord avec ce que tu dis.

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