dimanche 28 janvier 2018

Retour de l'école

Nous allons à l’école au bourg, éloigné d’un peu plus d’un kilomètre, nous y allons à pied ou à vélo. En CP je suis chez les « Bonnes Sœurs » c'est comme cela qu'on appelle les religieuses qui gèrent l'école privée. Mes parents sont croyants et mon père rendant service à cette école, c'est naturellement que l'on nous y met. Très peu de souvenirs dans cet environnement, si ce n’est le verre de lait que l’on nous sert au goûter. J’ai horreur du lait ! Puis il y eut un différend avec ces « Bonnes Sœurs » et mon père; nous avons donc intégré l'école laïque.
Vêtus de blouse grise, chaussés de brodequins, nous nous mettons en rang dans la cour au son de la cloche. Entrant dans la classe, l'odeur de l'encre dans les encriers en porcelaine, celle de la cire sur les bureaux en bois, nous chatouillent notre sens olfactif. Sur le grand tableau noir une carte de France accrochée  avec ses couleurs vertes et marron striées d'un bleu dessinant les fleuves. Au milieu trône le poêle, son tuyau serpentant jusqu'à une fenêtre. Le matin, chacun son tour, nous allumons ce foyer. Là, règne une discipline de fer qui n'a rien à voir avec le pouvoir des élèves plus tard. Nous avons un maître, le directeur de l'école, qui n'hésite pas à pratiquer les punitions corporelles pour se faire respecter. Je n'ai jamais eu ce genre de punition car je ne suis pas dissipé, mais je regarde avec compassion les épreuves que doivent subir certains de mes camarades. C'est faire le tour de la cour transportant des seaux remplis de charbon jusqu'à épuisement, recevoir des coups de scions que ce prof va chercher sur la haie bordant l'école. Je ne comprends pas les enfants qui malgré tout continuent à faire les fous comme mettre de la colle sur la chaise de leur voisin quand celui-ci est debout à répondre aux questions de l'instituteur. C’est un monde dur à cette époque, les familles nombreuses, souvent les enfants se débrouillent comme ils peuvent. Ils sont habitués aux coups. Ce maitre est encore plus sévère avec son fils. Qui oserait se plaindre à ses parents?

Au retour de l’école nous rejoignons le champ où mes parents traient les vaches à la main. Les odeurs âcres du lait et acide des bouses vous agressent les narines. Contre une haie sont rangés des bidons qu'on appelle chone (enfin phonétiquement, ce mot n'existant que dans le patois local). Des nuages de guibets (tiens! Word ne connaît pas !), petits moustiques, viennent sur votre tête et vous démangent à s'en gratter jusqu'au sang. Bien sûr il y a aussi les vaches qui battent de la queue, ou jouent de leurs oreilles pour éloigner les mouches. Ces insectes viennent se noyer dans le bidon de lait ou la crème commence à monter formant des images géographiques jaunâtres sur la surface du liquide. Les vaches sont calmes en général et se laissent approcher par la personne qui va les traire, cette dernière tenant d’une main un seau de l’autre un tabouret en bois s’assied calant sa tête contre la hanche de l’animal. Les jets de lait contre l’inox produisent une musique saccadée devenant de plus en plus sourde le seau se remplissant. Ce rituel se produit matin et soir. Les vaches sont le moteur économique de notre vie; quand un défaut d’argent se profile mon père lance toujours sa réplique : "on n'a qu'à vendre une ou deux vaches". Ma mère, plus gestionnaire, pousse de hauts cris arguant : « on ne touche pas au capital ! ». Je pense que c'est plutôt une forme de dialogue, mon père disant cela afin de s’assurer que le capital est bien là, et ma mère abondant en son sens en lançant sa réplique. En fait c'est le secret de la complicité d'un couple. Je suis attentif à ce genre de comportement.

Lorsque nous rentrons de nuit de l’école, nous avons pas mal de route déserte à faire. Nous nous faisons peur en regardant les arbres sur les haies, notre imagination galopante nous fait voir des hommes avec des grands bras ; nous restons donc serrés les uns contre les autres pour faire corps si une attaque survenait. Que dire lorsque nous passons près du petit bois ; là ce n'est plus la solidarité qui prime, mais chacun pousse l'autre pour ne pas être au plus près de cette masse sombre où grouillent monstres et autres bêtes fantastiques, mais nous survivons et arrivant à la maison nous sommes des héros en puissance d’avoir vaincu ces ennemis.

2 commentaires:

  1. Toujours aussi agréable de te lire, que de souvenirs pour nous.
    Bernard

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  2. L’école
    Que dire de ces châtiments (pédagogiques) ?
    Paraît-il que nous sommes trop laxistes, nous, les instits de ma génération 68tardes…
    Pourtant, nos élèves n’auraient pas fait le quart de ce que j’ai entendu des générations précédentes !
    Dixit mon père :
    « ah ben nous , on avait un bon maître ! c’était autchose qu’assteure !!!quand y nous attrapait les oreilles , ou avec les coups de règle sur les doigts , jte jure qu’on obéissait ;;; »

    Et moi …je me tais, je le laisse avec les illusions de ses souvenirs d’enfance.
    Je ne comprends toujours pas pourquoi on ne peut pas s’exprimer sans violence.
    « un jour,(toujours mon père) j’étais au tableau,je ne savais pas « faire »le problème :une histoire de betteraves dans un tombereau qui……..
    Si y m’avait dit qu’un tombereau c’était un « baniau !!! »
    Ah ben en tout cas j’en ai reçu !!! »
    Et moi de me poser des questions : combien d’enfants passent à côté de problèmes ou autres à cause du vocabulaire inapproprié ou absent ?
    Qu’en est – il encore maintenant dans nos écoles en villes ?des enfants « qui ne suivent pas »car ils n’ont pas les codes ?
    Déjà enfant, je rêvais « d’habiter en ville »
    Même si notre campagne sera toujours notre meilleure confidente…

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