jeudi 10 mai 2018

Cheval

Je l’aperçois dans le soleil couchant, marchant d’un pas lourd. Ses sabots soulèvent des petits nuages de poussière qui s’évaporent aussitôt. Mon frère et moi courons vers lui. Ses muscles luisant de sueur brillent à la lumière. Rien ne peut arrêter cette masse qui, d’un pas fatigué, va rejoindre l’écurie. Mon père l’a dételé dans le champ et le cheval revient tout seul à son logis. Nous, enfants, dansons autour de lui mais rien ne perturbe la bête à part les mouches qui l’harcèlent sans arrêt. Il avance, bougeant la tête, renâclant et fouettant de sa queue, son pas est imperturbable, volontaire et décidé ; quelle puissance maitrisée ! Une odeur forte de musc et de sueur se dégage du percheron ; il a travaillé toute la journée.

Nous sommes dans la deuxième moitié des années cinquante.La vie est en train de changer dans ce monde de paysan. Cet étalon est le dernier, la modernisation arrive (au grand galop !) avec ses engins; je sens comme une nostalgie déjà. L’animal ne sera pas d’accord, quoique son inutilité va lui poser des problèmes.

L’autre jour j’ai rencontré un type en costume cravate ; j’en avais vu en ville mais là dans la ferme avec ses chaussures cirées il détonait ; je m’attendais à ce qu’il demande son chemin. Après enquête c’était un commercial, un représentant en machine agricole. Il venait vendre un tracteur. On a eu un beau calendrier avec une Pin-Up et des machines rutilantes, c’est vrai que cela fait envie d’en posséder une (machine car je n’ai pas l’âge pour la femme qui est sur la photo) mais à quel prix?

Dans le champ les fenaisons tirent à leur fin, l’air embaume de cette odeur d’herbe séchée que le vent du sud amène vers la maison. Deux hommes et une femme soulèvent de grosses boules de foin et les laissent tomber dans le chariot, puis roulent de nouvelles charges sur l’herbe coupées. L’attelage avance doucement au fil des andains. Le pré se vide de sa couleur grise argentée pour laisser place au vert humide.

Le monde agricole bascule, la mécanisation est en route, inexorable, ceux qui ne vont pas suivre vont s’éteindre à petit feu. Les industriels et les banques l’ont compris depuis un bon bout de temps, ce monde aura besoin d’eux. La force paysanne va être une nouvelle clientèle et une manne.

Le soleil, à son zénith, est déjà accablant, les ouvriers rentrent ; la sueur et ses relents aigres envahissent la cuisine. Pas rare de voir une tablée de huit personnes, commis, homme de journée, bonne et voisins; tout ce beau monde va assister au festin de la mi-journée, ici les calories sont nécessaires et la chair est grasse et ruisselante. Le cidre malgré son peu d’alcool va tourner un peu la tête des invités et installer une bonne humeur générale. L’heure est à la communion et les commentaires vont bon train sur la vie du village. Puis au signal du maitre de maison tout le monde repart casquette ou foulard sur la tête.

Les machines arrivent, l’écurie devient garage. Petit à petit les fermes sont désertées; les commis et hommes de journée vont à l’usine faire les trois huit. Ils seront mieux rémunérés d’ailleurs et auront les congés payés. Le maitre de maison se retrouve seul, il n’est plus vraiment son patron. La banque n’a d’agricole que le nom et il faut travailler pour payer les traites, c’est un autre rythme à prendre. Le travail en lui-même est moins pénible mais les cadences s’accélèrent, les machines ne se reposent pas.

Au loin dans le soleil couchant un moteur emplit le soir de son bourdonnement. La journée s’étire lentement, l’ombre de la nuit s’avance. Le cheval, dans son enclos, dresse l’oreille et attend le retour de son maitre.

mardi 13 mars 2018

Les Jeudis

Les Jeudis nous allons à pied chez mémère Germaine, ma grand-mère paternelle, pour manger des crêpes. Nous avons trois kilomètres à faire. Soit par la route, soit à travers champs. Si en cours de route nous rencontrons des gens nous les saluons car nous sommes bien élevés et très polis. Nous avons intérêt, tout le monde se connaissant, si nous ne disons pas « bonjour » les nouvelles vont vite. Les premières fois que je suis allé en ville je ne savais pas comment me comporter quand je croisais quelqu'un sur le trottoir j'avais envie de lui dire bonjour mais on ne faisait pas cas de moi. Une anecdote : en arrivant au bourg un avion à réaction est passé au-dessus de nos têtes, Jacqueline avait eu peur, elle nous dit qu’elle avait failli faire dans sa culotte et cela avait déclenché un fou rire collectif. A cet instant nous croisons un monsieur qui avait une malformation à la tête, il a cru que l'on se moquait de lui et nous a sermonné; nous étions très embêtés de ce quiproquo car loin de nous de se moquer, j'étais déçu que cet homme puisse penser que nous étions méchants mais c'était peine perdue d'essayer de lui expliquer, les faits étaient contre nous et chacun est parti de son côté.

Ma grand-mère a perdu son mari très tôt mon père n’avait que deux ans. Elle a donc élevé seule ses enfants sur une ferme. Elle habite le rez-de-chaussée d’une petite maison de deux étages. Le premier est occupé par mon oncle Émile, ma tante Marie-Louise et mon cousin Jean-Claude qui résument toute ma famille. Mémère Germaine est un peu plus jeune que mes autres grands-parents, plus jeune de caractère aussi. C’est une personne frêle, ses deux enfants font chacun un peu plus d’un quintal, on peut se poser la question « comment un personne si petite a pu engendrer deux enfants pareils ; faut dire que son mari était un grand et bel homme. A soixante-dix ans elle est encore souple, si vous la cherchez il n’est pas rare qu’elle soit dans le jardin en train d’arracher quelles qu’herbes ; pliée en deux à travers les choux vous ne voyez que son postérieur dépasser. Elle se targue de pouvoir encore passer une jambe par-dessus sa tête. J’aime bien cette personne, elle est attentive aux jeunes et si j’avais été habitué je l’aurais prise dans mes bras. J’ai du mal à imaginer sa vie dans un monde masculin, elle seule. Si mon père et ma tante sont des bosseurs on peut comprendre qu’ils ont été formés jeunes.

Les crêpes sont un régal, elles sont faites de farine de blé ou de sarrasin. Nous les saupoudrons de sucre où étalons de la confiture faite maison. Nous pouvons en manger six ou sept pendant le repas. Les produits sont du terroir, la farine vient du blé du champ voisin, les confitures faites des fruits des arbres du jardin, le cidre des pommes que nous avons ramassé, le lait bien sûr de nos vaches, les œufs de nos poules et je pourrais continuer. Seul le sucre n’est pas de notre production.
Nous passons Noël chez cette grand-mère, ma tante habitant à côté fait la cuisine, elle est cuisinière de métier et c’est avec elle que j’apprends à aimer la bonne chair. Nous sommes tout ce qui compose notre famille donc dix à table. Les repas sont interminables, les menus conséquents. Pour nous, enfants, c’est un peu long surtout que l’on doit bien se tenir à table ; mon père est intraitable sur ce fait. Les cadeaux ne sont offerts que le matin suivant ; des cadeaux simples mais l’émerveillement est compris. Je me rappelle un camion vert, plusieurs années plus tard il me semble me souvenir de l’odeur. Le plaisir d’ouvrir le carton fait partie du cadeau et je suis heureux ces jours-là.

Mon seul et unique oncle Emile, est chef d'entreprise de travaux publics, c'est le grand copain de mon père surtout pour la chasse. C’est un personnage attachant et marrant, il a toujours le sourire et fait souvent des blagues. Avec lui je pense que la vie est facile, qu’il faut s’amuser, ne pas s’encombrer de principes ni de retenues. C'est avec lui que j'ai appris à rire.
Mon oncle a un associé et à eux deux ils ont construit une baraque en bois sur une dune au bord de la plage et mes premières vacances en dehors de chez moi, je les passe là-bas. Nous sommes à 20 mètres de la mer à marée haute et la nuit nous dormons bercé par le lent mouvement des vagues venant s'échouer sur le sable. Maintenant on n'a plus le droit de construire une cabane comme cela C'est magique ces balades le long des flots au soleil couchant, les phares balayant la mer à leur rythme différent comme cherchant quelques pêcheurs égarés. Des images de lieux infinis me viennent. J’ai envie de voyages, de contrées lointaines avec des plages de sable fin, des palmiers. Le monde m’appartient. Rêveur!!! Ces jeux dans le sable, ces soirées à quatre sur des matelas à même le sol formant un grand lit. A côté de nous réside une colonie de vacances entourée de grillage, ou les coups de sifflet rythment la vie des enfants. Nous sommes conscients de notre chance d'être du bon côté de la frontière, nous sommes libres. Seule notre tante nous accompagne elle est cuisinière de métier, un plaisir en plus j’apprends à apprécier la cuisine.

mercredi 7 mars 2018

La messe

Le rituel du dimanche, c’est la messe, rares sont ceux qui y échappent.

Nous entrons dans l’église , nous quatre enfants suivant notre mère comme des poussins une poule. La messe est déjà commencée et un silence, organisé par le prêtre, se fait. Nous prenons nos places sous les regards pleins de reproches des bigotes et de leur meneur. Ce que ne savent pas ce curé et sa cour, c’est que ma mère a fait la traite d’une trentaine de vaches à la main, nous a lavés et habillés.

Mon père nous emmène puis, comme beaucoup d’hommes, va au bistrot nous attendre. Il y a cinq bars dans le village c’est vous dire le choix ! Cette religion est faite par les hommes pour les hommes, ceux-ci s’affranchissent facilement de ce joug.
Contrairement les femmes sont éduquées pour obéir à une tradition. La plus part de celles-ci ont leur vie rythmée par ce dogme. La religion catholique est une des plus terribles, elle stigmatise tout plaisir et escapade si bien que vivre est un devoir et une rédemption à demander à chaque instant. Petit, je suis naïf en regardant le curé « servir la messe » je pense à une fonction divine. J’entends parler de miracle et suis subjugué par cet homme ayant les pouvoirs d’en faire. Bien sûr on me dit qu’il est habité par Dieu mais j’attends toujours le moment où Celui-ci va apparaître. Le fait d’être dite en latin ajoute à cet étonnant mystère. Je suis naïf c’est vrai, ça me joue des tours, mais j’aime quand même que des choses extraordinaires, comme changer l’eau en vin, se produisent devant moi. Cette fascination s’est évanouie le jour où, trainant sur la place du village à rêver comme d’habitude, le prêtre me prend par le bras et me déclare : « tu vas venir avec moi ; j’ai besoin d’un enfant de chœur pour un baptême! » Je ne me sens pas investi de cette mission je n’en ai pas le droit ! Ai-je eu envie de lui rétorquer mais il m’a surpris en finissant sa phrase : « tu verras c’est rien ! » « Ce n’est rien ! Me suis-je pensé comment est-ce possible ? ». Effectivement le baptême s’est passé, j’étais sur la scène des opérations et il n’y a pas eu de miracle. Depuis je ne suis plus fasciné et m’ennuie d’autant plus.

Ma hantise c’est la confession. Il faut avoir des péchés à avouer, je ne peux pas entrer dans le confessionnal en disant « je n’ai rien à dire ! » Cela aurait fait preuve d’orgueil, péché capital pour le coup. Il faut donc inventer des petits travers pour donner à « manger » au rédempteur. Je m’en sors avec deux Ave et un Pater comme s’il y avait un barème pour chaque péché ; le prête devant, avec une calculatrice, faire le compte. Pour un péché de chair le compteur devait exploser. Péché de chair ! C’est bien une invention de l’Église pour contrôler ce petit monde qui, pour certains, ne pourrait pas vivre sans lois dictées par une instance supérieure. Un dogme établi par des hommes qui ne sont pas sans reproche eux.

Petit à petit la messe est devenue une obligation et j’attends étape après étape que cela se termine pour être libre. Je découvre tout ce décorum et n’y crois plus du tout. De plus je vois des personnes descendre la nef, les mains jointes et la tête basse ; des gens qui, dans la vraie vie, ne sont pas si humbles que cela. Je me dis que Dieu lave plus blanc, qu’il suffit de s’absoudre de ses péchés pour repartir immaculé. Cette religion a maté beaucoup de bonne volonté. Nous naissons pécheurs ; faut faire amande honorable ; ceux qui prennent ces idées à la lettre ne sont pas libres et se donnent des barrières leur empêchant de jouir de leur vie. Se défaire de cette emprise qu’on nous inculte petit est compliqué je le comprendrai plus tard. Mon premier enfant né, je déclare à mon père que je ne le baptiserai pas, quelle ne fût pas sa colère, je ne m’y attendais pas. Lui me disant qu’on ne peut pas élever un enfant sans une instance supérieure et moi lui répondant que nous voulions avoir tous les clés en mains pour, ma femme et moi puissions décider de son éducation. Ne voulant pas me fâcher pour des choses en lesquelles je ne crois pas je baptise mon enfant pour mon père.

La religion est si insidieusement ancrée en nous, que plus tard encore je me verrai prier Dieu pour mon enfant malade. Cette prière sera forcée, du genre de dire qu’il faut tout essayer. Je n’y croirai pas car étant dans un hôpital pour enfant il faudrait une sacrée dose de croyance pour demander à Dieu de guérir tout ce petit monde innocent de péché.
Je ne serais pas complet, si j’omettais le fait que dans les années cinquante/soixante les curés ont un rôle social. Les Jeudi nous allons au patronage, peu ou pas d’associations existent ce sont donc les prêtes qui occupent les enfants pendant leurs loisirs. Pendant les grandes vacances je vais « en camp » organisé par le curé et j’en garde un bon souvenir ne me rappelant pas d’un prosélytisme de la part des membres de l’église. A noter que ces camps étaient essentiellement masculins ce qui conforte mon propos du début.

Combien de gens sont morts et meurent encore aujourd’hui pour cause de fanatisme de différentes religions?

dimanche 25 février 2018

Grands parents

Quand nous ne sommes pas à la traite, ce sont les grands-parents maternels qui nous gardent, leur maison est à cinquante mètres de la nôtre, c’est pratique. Mon grand-père maternel exerce la profession de maçon, métier que je ne l'ai jamais vu pratiquer, il est à la retraite. Seules ses factures, rédigées d'une écriture élégante au porte-plume, laissent une trace de son métier. Ma grand-mère est toujours restée à la maison. Ce sont des gens d’un autre siècle, ils ont connu la fin du dix-neuvième. Mon grand père a fait la guerre quatorze. Ma mère a été conçue assez tard car, ayant eu une fille décédée à douze ans, ils ont décidé de la remplacer. Je pense que ma mère à compris ce rôle de remplaçante, ça ne l’a pas aidée dans la vie.

Je me rappelle de ma grand-mère comme une personne vieille, habillée d’une robe noire, d’un tablier gris, de gros bas noirs dans des sabots, les personnes âgées dans ce temps portent déjà le deuil de leur vie. Mon grand-père, vêtu d’un pantalon côtelé, d’une veste grise et couvert d’une casquette, parait un homme dur. Il porte une moustache roussie par le tabac gris qu’il achète dans des paquets en forme de cube. Il faut rouler les cigarettes, mon frère et moi lui volons un peu de tabac avec du papier et allons derrière la haie pour tousser comme des malades. Tous les midis ils viennent manger chez nous. Plus tard ma mère me dira que cela l’embêtait de les avoir tous les jours, elle aurait aimé se contenter de sa propre famille à table. On ne parle pas facilement de ces choses-là de peur de se fâcher.

Malgré le manque de gaité, j’aime aller chez eux. Ils habitent une petite maison bordée de champs. Un petit muret ceint la façade de l'habitation, celui-ci est surmonté d'une barre de fer en tube, peinte en vert clair, à hauteur d'un bon mètre du sol ; mon frère et moi sommes souvent sur le mur et nous faisons les funambules sur la barre ronde, il me semble même que mon frère soit tombé de cette barre et qu'il a gardé longtemps une marque à la tête. A l'arrière de la maison un petit réceptacle en ciment, sous la fenêtre de la cuisine récoltant l'eau, donne lieu de résidence à de gros escargots. Ces clapiers où l'on nourrit les lapins avec les choux du jardin des hauts choux avec leurs grandes feuilles que l'on arrache en tirant celles-ci vers le bas. Ces poules noires auxquelles nous lançons des poignées de grains, dormant dans un poulailler adossé à la maison. Un jour mon frère et moi avons pris les poules une à une, nous leur avons mis la tête sous l'aile et les faisons tourner à bout de bras, quand nous les posons elles sont comme endormies. Ma grand-mère les voyant fut affolée. Ces cabinets, eh oui! Le tout à l'égout n'existe pas encore ; c'est une petite cabane en parpaing, avec une porte en bois, où un losange est découpé pour laisser entrer la lumière. A l'intérieur est un grand siège en bois où un trou a été découpé, ce trou donne sur une grande fosse. Le siège, le trône comme on l'appelle, est grand nous pourrions nous y asseoir à trois comme dans une salle d'attente, d'ailleurs il y a de la lecture car le journal de la veille sert de papier hygiénique. Ce noyer accoté aux cages à lapin, je suis toujours déçu par ses fruits ne leur donnant pas le temps de sécher. Une barrière grillagée en armature de bois s'ouvre sur une allée centrale d'un grand jardin. C'est un délice, le matin, d'aller manger des fraises saupoudrées de rosée. J'aime manger des radis, des cives, des pommes en les cueillant.

Dans leur maison mes grands-parents ont une grande horloge comtoise qui, de son balancier doré rythme la journée et égrène les heures d’un son cristallin qui se répercute sur les murs. Une cheminée en pierre de taille dégage une odeur de fumée, sur une crémaillère un chaudron rempli d’eau fume ; le feu, cerné de chenets, crépite dessinant des ombres sur le mur. Je m’amuse avec le tisonnier à créer des petits feux d’artifice cassant les tisons de bois rougis. Un poste radio sur un bahut me fait découvrir mes premières chansons ; Yves Montant, Maurice Chevalier, Charles Trenet. Petit je ne comprenais pas d'où venaient ces voix, je me demandais comment on pouvait mettre tant de personnes dans une si petite boite, ce genre de questions, je les gardais pour moi de peur que l'on me prenne pour un idiot.

On est Dimanche matin, je parcours le chemin de notre maison à celle de mes grands-parents. La porte de la maison de mon grand-père est ouverte. Il est en train de se raser avec son blaireau et son grand rasoir à main. La radio diffuse la chanson "A bicyclette" d'Yves Montand. La nature printanière, le soleil, l’instant de vie et la musique ; un sentiment de joie gonfle en moi. Il me semble toucher un instant de bonheur et aimerait pouvoir le prolonger à l'infini. Mais le bonheur ne peut être que furtif.
Je comprends que la musique véhicule des sentiments ; celle-ci sera toujours présente tout au long de ma vie.



dimanche 28 janvier 2018

Retour de l'école

Nous allons à l’école au bourg, éloigné d’un peu plus d’un kilomètre, nous y allons à pied ou à vélo. En CP je suis chez les « Bonnes Sœurs » c'est comme cela qu'on appelle les religieuses qui gèrent l'école privée. Mes parents sont croyants et mon père rendant service à cette école, c'est naturellement que l'on nous y met. Très peu de souvenirs dans cet environnement, si ce n’est le verre de lait que l’on nous sert au goûter. J’ai horreur du lait ! Puis il y eut un différend avec ces « Bonnes Sœurs » et mon père; nous avons donc intégré l'école laïque.
Vêtus de blouse grise, chaussés de brodequins, nous nous mettons en rang dans la cour au son de la cloche. Entrant dans la classe, l'odeur de l'encre dans les encriers en porcelaine, celle de la cire sur les bureaux en bois, nous chatouillent notre sens olfactif. Sur le grand tableau noir une carte de France accrochée  avec ses couleurs vertes et marron striées d'un bleu dessinant les fleuves. Au milieu trône le poêle, son tuyau serpentant jusqu'à une fenêtre. Le matin, chacun son tour, nous allumons ce foyer. Là, règne une discipline de fer qui n'a rien à voir avec le pouvoir des élèves plus tard. Nous avons un maître, le directeur de l'école, qui n'hésite pas à pratiquer les punitions corporelles pour se faire respecter. Je n'ai jamais eu ce genre de punition car je ne suis pas dissipé, mais je regarde avec compassion les épreuves que doivent subir certains de mes camarades. C'est faire le tour de la cour transportant des seaux remplis de charbon jusqu'à épuisement, recevoir des coups de scions que ce prof va chercher sur la haie bordant l'école. Je ne comprends pas les enfants qui malgré tout continuent à faire les fous comme mettre de la colle sur la chaise de leur voisin quand celui-ci est debout à répondre aux questions de l'instituteur. C’est un monde dur à cette époque, les familles nombreuses, souvent les enfants se débrouillent comme ils peuvent. Ils sont habitués aux coups. Ce maitre est encore plus sévère avec son fils. Qui oserait se plaindre à ses parents?

Au retour de l’école nous rejoignons le champ où mes parents traient les vaches à la main. Les odeurs âcres du lait et acide des bouses vous agressent les narines. Contre une haie sont rangés des bidons qu'on appelle chone (enfin phonétiquement, ce mot n'existant que dans le patois local). Des nuages de guibets (tiens! Word ne connaît pas !), petits moustiques, viennent sur votre tête et vous démangent à s'en gratter jusqu'au sang. Bien sûr il y a aussi les vaches qui battent de la queue, ou jouent de leurs oreilles pour éloigner les mouches. Ces insectes viennent se noyer dans le bidon de lait ou la crème commence à monter formant des images géographiques jaunâtres sur la surface du liquide. Les vaches sont calmes en général et se laissent approcher par la personne qui va les traire, cette dernière tenant d’une main un seau de l’autre un tabouret en bois s’assied calant sa tête contre la hanche de l’animal. Les jets de lait contre l’inox produisent une musique saccadée devenant de plus en plus sourde le seau se remplissant. Ce rituel se produit matin et soir. Les vaches sont le moteur économique de notre vie; quand un défaut d’argent se profile mon père lance toujours sa réplique : "on n'a qu'à vendre une ou deux vaches". Ma mère, plus gestionnaire, pousse de hauts cris arguant : « on ne touche pas au capital ! ». Je pense que c'est plutôt une forme de dialogue, mon père disant cela afin de s’assurer que le capital est bien là, et ma mère abondant en son sens en lançant sa réplique. En fait c'est le secret de la complicité d'un couple. Je suis attentif à ce genre de comportement.

Lorsque nous rentrons de nuit de l’école, nous avons pas mal de route déserte à faire. Nous nous faisons peur en regardant les arbres sur les haies, notre imagination galopante nous fait voir des hommes avec des grands bras ; nous restons donc serrés les uns contre les autres pour faire corps si une attaque survenait. Que dire lorsque nous passons près du petit bois ; là ce n'est plus la solidarité qui prime, mais chacun pousse l'autre pour ne pas être au plus près de cette masse sombre où grouillent monstres et autres bêtes fantastiques, mais nous survivons et arrivant à la maison nous sommes des héros en puissance d’avoir vaincu ces ennemis.

dimanche 29 octobre 2017

L’automne à la campagne

De toutes les saisons c’est l’automne que je préfère; bien que ce soit l’annonce de jours plus froids..

D’abord l’automne c’est une ambiance. En marchant le matin dans un chemin, un silence vous envahit comme si l’été avait été un bavardage incessant. Ce silence est ponctué d’un frémissement de feuille que vient troubler une brise, perturbé par le meuglement d’une vache au loin ou par les coqs matinaux qui se répondent. Un sentiment d’air ouaté vous envoute.
Après l’ambiance c’est la lumière qui, surtout pour moi qui aime la photo, fait la magie de cette période.Les matins et soirs sont enflammés par un soleil rougeoyant; la nature est repeinte comme regardée à travers un filtre orangé. Le matin le soleil joue avec des nappes de brouillards rasantes posées sur un champ de blés coupés; ces nappes sont insaisissables, plus on s’en approche et plus elles s’éloignent. Si le promeneur est patient peut être y verra-t-il une biche s’évaporer dans ce mur aqueux. Sur les haies de grandes toiles d’araignée parsemées de gouttes de rosée reflètent des arcs en ciel éphémères. La nature réinvente toutes les couleurs du jaune clair aux ocres les plus foncés, comme pour rendre au soleil ses nuances spectrales emmagasinées.
L’odeur aussi est spécifique, la terre surchauffée laisse échapper des parfums de décomposition et les labours délivrent des relents enfouis d’une année passée. S’il vient à pleuvoir alors c’est un festival de senteurs toute plus fortes les une que les autres; on peut percevoir des parfums de noisettes, de glands ou de châtaignes. 

L’automne était dans ma jeunesse tout une panoplie de rituels.
D’abord c’étaient les foires ; nous nous levions tôt car comme disait mon père « c’est le matin de bonne heure que tout se passe ! » nous partions donc au lever du soleil, souvent nous enfonçant dans un brouillard annonciateur d’une belle journée. Après avoir garé la voiture dans un champ, nous descendions là où le monde des éleveurs s’était donné rendez-vous. Avant d’arriver une odeur animale, faite de musc,de sueur,de bouses et crottins, vous prenait les narines. Attachés à une grande corde qui courait tout le long du champ de foire, des centaines de vaches ici, de chevaux ailleurs se demandaient qui pouvait bien troubler leur tranquillité habituelle. Des personnes tâtaient le cul ou le pis des vaches, ouvraient la gueule des chevaux ou soupesaient  les moutons. Les maquignons, reconnaissables à leur blouse noire, sortaient leur portefeuille d’où de grosses liasses pendaient; les transactions, après discutions animées, étaient soldées rubis sur l’ongle. Les éleveurs attendaient accotés à une grosse canne de coudrier la cigarette maïs éteinte à la bouche et une casquette sur la tête. De tous temps ce sont les chevaux qui me fascinent, je pensais que si toutes ces masses de muscles se mettaient à tirer sur la corde rien ne pourrait les arrêter. Ces animaux piaffaient, renâclaient et secouaient la tête dans un bruit métallique produit par leur licol. Un nuage de vapeur se dégageait de leur dos dans ce froid matinal. L’instant le meilleur  pour nous, enfants, était la partie de manège que l’on effectuait. Je préférais toutefois le déjeuner, vers dix heures nous nous installions sous une tente ou trônaient de grandes tables en bois cernées de bancs du même «métal». Nous prenions place et là, on nous apportait un gigot d’agneau cuit devant nous à la broche. Le goût était magique et la viande fondait dans la bouche. Mon père et ses trois copains qui dépassaient tous le quintal n’étaient pas rassasiés avec un seul gigot. La foire se terminait dans cette ambiance festive où la chair et le vin venaient rougir les visages, mon père résumait souvent ces moments par un «on a bien vit ! »  Patois local qui voulait dire « on a bien vécu! » ou mieux « nous avons passé un bon moment!".

Ensuite c’était la chasse. L’ouverture était une fête. Les chasseurs étaient vêtus de leurs plus beaux atours ; des bottes de caoutchouc, enfermant un pantalon de toile verte lui-même ceinturé d’une cartouchière remplie que cachait en partie une grande veste de treillis; cette dernière était pourvue d’une grande poche dans le dos ouverte de chaque côté pour accueillir un gibier hypothétique. Un fusil rutilant, astiqué pour l’occasion, venait terminer la panoplie. Il ne fallait pas oublier le coéquipier indispensable qu’était le chien. Je me rappelle la chienne de mon père, elle s’appelait Rita. Elle n’avait plus que trois pattes; un accident de faucheuse. Lorsqu’elle voyait son maitre sortir son fusil, elle était folle, courait partout, sautait sur les jambes de son patron, partait déjà et revenait ne comprenant pas pourquoi on n’y allait pas maintenant. Le soir elle revenait fourbue, les oreilles et son moignon en sang d’avoir traversé des buissons d’épines pour déloger un lapin apeuré. Évidemment, comme toutes choses ici, cette ouverture de chasse entrainait des petits déjeuners aux tripes arrosés de vin blanc; combien de lapins ont évité  la mort grâce au bon entrain des chasseurs; je n’ai pas entendu parler pour autant d’accident. La journée ponctuée de détonations dans la campagne se terminait à la nuit tombante avec des récits plus extraordinaires les uns que les autres.

Il y avait la récolte des pommes. Pays du cidre, beaucoup de pommiers ornaient les cours et les champs des fermes, à l’automne il fallait donc ramasser ces fruits. C’étaient les jeunes qui étaient à l’ouvrage en premier, nous devions grimper dans l’arbre afin de le secouer avec énergie pour faire tomber les pommes. Un minimum de connaissances sur la fragilité des branches était nécessaire  sinon la chute était inévitable. Ensuite armé d’une longue perche de bois (appelé gaule) au bout de laquelle était fixé un crochet de fer, nous attrapions les petites branches pour les secouer. La suite était plus longue, il fallait ramasser les pommes, une à une,  à la main dans l’herbe plus ou moins haute et les mettre dans des paniers en fer. Le panier plein nous le vidions dans de grands sacs de toile. Ces fruits ramassés, nous les transportions dans un grenier. Plusieurs jours plus tard un spécialiste venait avec sa presse mobile. Nous vidions les fruits dans un broyeur, le résultat était stocké dans de  grosses toiles entassées les unes sur les autres. Une presse écrasait ces toiles et le jus suintait entre leurs maillages.  Le jus était pompé et vidé dans de gros tonneaux en bois; il restait donc un magma sec et tassé qui contenait la chair et la peau on le dénommé  le « marc », ce dernier était particulièrement apprécié des bovins. Rien n’était perdu. Le jus, délicieux nectar, restait dans les tonneaux à macérer pour devenir du cidre. Plus tard nous en mettions une partie en bouteille pour  faire du « cidre bouché », breuvage pétillant recherché l’été, remplaçant la bière dans nos contrées. Plus tard encore un bouilleur de cru venait pour transformer le reste du cidre en calvados.

L’automne s’écoulait au rythme de ces activités et déclinait de frimas en  frimas pour laisser la place à un hiver qui mettrait cette nature au repos.

mardi 25 juillet 2017

Le temps

Contre un mur de la pièce s’érigeait une horloge comtoise. Petit, elle me semblait géante. Fallait-il que le temps, à l’époque, ait de l’importance pour qu’on l’honore du plus beau meuble.

Je perdais mon temps à écouter le tic-tac égrenant les secondes ; laissais mon imagination voguer au rythme du balancier doré. Je partais dans des songes sans histoires réelles, seulement un voyage dans le temps. Il était bon de se poser en se ressourçant au son de l’écoulement du temps.
Maintenant où on n’a plus le temps, d’ailleurs plus d’horloge comtoise. On court après des minutes à jamais perdues. Le temps n’a jamais eu autant d’importance et on ne le prend pas. Peut-être faudrait-il retourner le sablier de notre vie pour retrouver le bon rythme. Que de temps perdu à essayer d’en gagner.
La réalité revenait vite quand le carillon sonnait. Nous n’étions pas surpris, juste avant, le ressort nous indiquait que le son cristallin allait emplir la pièce. Les gens installés venaient de vivre, à leur insu, un moment. En communion ils prenaient conscience qu’un peu de leur vie s’était dissipé. La nostalgie du temps perdu n’avait pas le temps de s’installer car le son, après avoir percuté les murs en écho, s’évaporait laissant le tic-tac reprendre son lent écoulement inexorable.
Plus le temps a de l’importance plus les horloges se réduisent, comme si l’on ne voulait pas entendre le temps s’écouler. En fait la musique des secondes s’envolant nous manque pour prendre conscience de la fréquence à laquelle bat notre vie.
Dans le temps on avait le temps !
Si vous avez pris le temps de me lire, merci ! J’espère seulement que vous n’aurez pas perdu votre temps.
Une des plus grandes libertés, c’est d’avoir le temps de faire les choses.

lundi 6 février 2017

Ainsi va la vie.

Il fait chaud sous le soleil qui tape sur la tête malgré la casquette épaisse. Marcel travaille aux champs, son père l’a mis à quatorze ans comme commis dans une ferme. Il respire la santé après quatre ans de travaux de force en plein air. Apprenant son métier au fil du temps. Il aime les bêtes et travailler la terre.

Mais Marcel est préoccupé, il veut marier la Denise et il lui faudra gagner plus d’argent. Ce n’est pas son salaire de misère qui fera vivre le couple. Alors il y a l’autre solution, l’usine. Tous ses copains y vont d’ailleurs surtout à l’usine d’amiante où on paie plus qu’ailleurs. Les avantages sont nombreux, toucher son salaire quoiqu’il arrive, avoir des congés et payés en plus ce qu’il a du mal à comprendre; sa vie sera réglée plus besoin de regarder le ciel pour voir ce qu’il lui réserve.
Donc demain il prendra son vélo et descendra dans la vallée pour y rencontrer le nouveau contexte de sa vie professionnelle.
La paie est bonne. Lui et sa femme peuvent faire des projets. Ils vont à la banque pour contracter un emprunt qui leur permet d’acheter une petite maison à l’orée du bourg. Doucement la vie prend ses marques, lui, régulier dans ses horaires, part et revient du travail pendant que Denise s’occupe de la maison et s’entraide avec ses amies. Le soir, en montant la côte raide de la vallée, Marcel fait des projets dans sa tête, il est heureux et rien ne peut gâcher son bonheur.

Il lui a bien fallu s’habituer à la chaleur de l’usine, surtout à cette poussière suffocante au début, maintenant c’est devenu sa compagne de travail, cette poussière il l’a ramène même chez lui et sa femme a du mal à laver cette poudre grise. Mais ce n’est pas ces petits inconvénients qui entament la joie de notre homme. Les jours passent succédant aux mois et aux années. Un bébé est venu animer la maison.
La montée est de plus en plus difficile, Marcel s’essouffle plus rapidement, le poids des ans sourit-il optimiste même si une toux insistante vient troubler sa quiétude. Une rumeur commence à poindre dans le village, deux hommes arrivant à la retraite sont morts malades des poumons, ils travaillaient à l’usine de Marcel. Ce dernier se dit qu’ils n’étaient pas si robustes que cela ; ils buvaient aussi pour étancher toute cette poussière accumulée dans leur gorge. En haut de la vallée, quand le vent vient de l’ouest, on sent parfois l’odeur que disperse cette brise, « l’odeur du Roqueret dit-on! » lieu où est implantée l’usine.

Les rumeurs circulent mais on ne dit pas de mal d’une entreprise qui donne du travail à la majeure partie de la région et permet au bourg de se développer. Marcel devient de plus en plus sombre, le matin il a des quintes de toux en se levant. Sa femme s’inquiète. Cette poussière semble avoir raison de l’optimiste de l’homme; en fait de compagne elle devient petit à petit une ennemie à son bonheur. Un jour il se décide d’aller voir son médecin. Ce dernier lui rétorque que c’est un mauvais passage qu’avec un peu de sirop ça va passer. Ce praticien voit passer de plus en plus de gens comme Marcel mais il ne cherche pas à comprendre les raisons; se ralliant à l’opinion publique comme quoi l’usine fait vivre le village. Dans ce monde d’origine paysanne et chrétienne on ne critique pas ceux qui donnent du travail aux populations.
De plus en plus de personnes meurent de ce qu’on n’appelle pas encore le cancer de l’amiante. Dans le village il était de coutume de dire « les gars de l’usine passent rarement la première année de retraite ! » Comme si le mal à l’intérieur des corps se révoltait pour un besoin d’amiante.

Si je raconte cela aujourd’hui c’est que je suis tombé sur l’interview d’un type qui a fait un documentaire sur l’amiante. Il est parti du journal intime de son père retrouvé une dizaine d’année après la mort de l’auteur. Son père ne bossait pas à l’usine, il était instit puis proviseur, son amiantage (mot vulgaire !) il l’a eu dans l’école où il travaillait. En échange d’aide financière on lui a demandé le silence sur le lieu.
Il y a deux ou trois ans en prenant le train j’ai croisé des gens qui parlaient du pays, je les ai accosté pour leur demander d’où ils étaient ; c’étaient des syndicalistes de Condé-sur-noireau ils venaient régulièrement à Paris négocier des indemnités pour les amiantés. Le grand public a commencé à en entendre parler dans les années 70. Des chercheurs de l’université de Jussieu à Paris se plaignaient de poussières qui venaient troubler leurs expériences chimiques. Il a fallu attendre encore 20 ans pour que le scandale éclate vraiment et que l’on s’aperçoive que les industriels et experts à leurs bottes savaient mais ont continué à exploiter et nier la dangerosité de ce produit. Je n’ai pas le courage de parler de ces criminels impunis.

Et le Marcel dans tout ça ? Vous me direz ! Il a profité de sa retraite étant pris assez tôt pour que l’on sauve un de ses poumons. Accroché à sa bouteille d’oxygène, il regardait les paysans travaillant leurs champs en se disant, avec un soupçon de regret, « ainsi va la vie ! ».

mardi 10 janvier 2017

Mon Père

Dans le village une femme se suicide, se jetant dans un puits. Sur la margelle un bout de papier, retenu d’une pierre, explique le geste. Mon père à l’aide de la chaine tenant le seau descend au fond, attache la morte et remonte. Plus tard il avouera sa frayeur quand des yeux exorbités sortant de l’eau l'ont fixé.

Mon père avait un sens inné pour se trouver là où la mort frappait.

Un voisin se fait percuter par une voiture, le crane défoncé. Il « arrange » la tête de l’homme avant que sa femme arrive.
Un clochard vivant dans un de nos bâtiments m’avait dit un jour « tu vois ce clou dans la poutre, c’est là que je me pendrais quand je n’en pourrais plus ! » Il le fait quelques années plus tard. C’est mon père qui le dépend.
Une vieille femme un jour vient le trouver voulant qu'il aille chercher sa fille morte dans un accident de voiture tombée dans l’orne. Ils y vont tous les deux, ramenant le corps dans l’auto. Sur le chemin de retour, la femme  veut prendre un verre dans la ville en pensant faire plaisir à mon père ce dernier refuse, ne voulant pas laisser une voiture avec un cadavre à l’intérieur. J’en ai fait une nouvelle un peu romancée.
Il dépend aussi Albert son meilleur copain. Albert je le considérais comme un philosophe, un épicurien. Il maniait l’humour et avait un regard sur la marche du monde. Bon vivant. Un matin d’été il met son beau costume du dimanche, monte sur la grande table de la salle et à l’aide d’un corde se donne la mort. Redoutant certainement que la vieillesse ne prenne le pas sur sa bonne humeur.

Le pire dans cette fonction de mon père est quand il a repêché sa petite sœur noyée dans un lavoir. Il avait alors dix, onze ans et je n’imagine pas l’état dans lequel on peut sortir de ce genre de drame.

Bon! ce n’était pas le métier de mon père de dépendre ou repêcher les morts, non il faisait cela, disons, à ses moments perdus. Le reste du temps il était agriculteur, métier qui lui est venu par défaut ou obligation, étant le seul homme dans la maison, il a travaillé tôt dans sa vie.
Sa passion c’étaient les chevaux, au début de sa carrière il sillonnait la région avec des étalons pour la saillie des juments de ses confrères. A cette époque il était plutôt un chef d’entreprise ayant des ouvriers et des hommes de journée. L’usine et la mécanisation arrivant font qu’il doit s’investir plus dans le travail agricole.

Mon père aimait en revanche sortir de sa ferme, créant une coopérative laitière pour lutter contre le monopole. Il fait une liste contre le maire aux élections afin de contrer l’immobilisme dans la vie communale. Partant à la messe, tout le monde dans la voiture, nous voyons une veste pendue au bout du chemin, c’est le jour des élections. Interloqué je demande « pourquoi il y a une veste dans l’arbre ? » ma mère répond «  ce sont les bêtises à ton père ! » le regardant je vois un sourire de fierté se dessiner sur son visage. La veste voulant dire que mon père allait perdre, ce qu’il avait gagné en revanche c’est un peu plus de prise de conscience de la part des électeurs. Plus tard il rallia la liste du maire afin de participer à la vie de la commune.
Sa passion du cheval se traduit par une société de course dans le bourg puis un concours complet tous les ans ; je l’ai aidé à construire des obstacles dans le bois. Ajoutez à cela président de la société de chasse, trésorier pour l’assurance agricole puis sociétaire de la tripière d’or on aura fait le tour de ses activité extérieures. Sa femme aimant rester à la maison, ils se complétaient. J’ai aidé ma mère à faire des enveloppes pour les activités de son mari. Je me souviens entendre cette dernière en fin de soirée dire : « Qu’est ce qu’il fait ? Il n’est pas encore rentré ! ».

Voilà en partie ce que je retiens, mais résumer une vie en quelques lignes est une entreprise hasardeuse. Beaucoup de choses restent à dire.
Vivre avec un tel père n’est pas forcément une sinécure. Les yeux des enfants magnifient et font effet de loupe. Il faut s’absoudre de cette stature, cette statue que l’on côtoie quotidiennement pour arriver nous aussi à prendre de la hauteur dans la vie.  La communication n’a pas été toujours simple avec ce patriarche et parfois j’aurais aimé qu’il m’emmène avec lui dans ses sorties et pas seulement qu’il m’enseigne le labeur et l’acharnement à la tâche.

On devient ce que l’on croit avoir réussi seul mais il y a forcément des gènes et des apprentissages qui nous ont permis d’arriver là ou on est. Ce que j’en retiens est une fierté dans la réussite de sa vie.

Je termine par un texte que j’ai écrit à la volée le lendemain de sa mort.

J'aurais voulu te dire!

J'aurais voulu te dire combien je t’aimais.
Les mots simples sont toujours les plus durs à prononcer.
On pense qu'on aura toujours le temps de les dire.
Il ne faut pas attendre pour dire les belles choses.

J'aurais voulu te dire combien j'ai aimé
que tu te lances dans la mécanisation balbutiante
Tu l'as fait pour évoluer avec ton temps
et nous permettre un avenir plus facile.

J'aurais voulu te dire combien j'ai apprécié
tes combats politiques.
Te présenter contre la liste du maire
afin d'ouvrir le débat et faire réagir les gens

Créer une coopérative agricole
battre la campagne pour trouver des adhérents
pour lutter déjà contre les monopoles.

J'aurais voulu te dire combien j'étais fier
lorsque tu organisais les concours complets
étant à ton aise avec ces gens d'un autre monde.
J'aurais voulu dire aux spectateurs que c'était mon père l'organisateur

J'aurais voulu te dire merci
quand les erreurs de la vie nous ont fait douter.
Tu as su par tes mots nous redonner la force de lutter
redonnant l'espoir à ces personnes malades.

J'aurais voulu te dire
que ta vie a été remplie comme jamais la mienne le sera.
Je suis fier de parler de toi à mes amis
Que rare ont eu un père qui a su marquer autant son époque.

J'aurais voulu te dire.
Mais tu t'en vas.
Nous laissant ton souvenir à jamais éternel.
Tu pars et j'aurais pu te dire
mais où que tu soies j'aime à penser
que tu entends ce que j'avais à te dire.

Certains traversent la vie
laissant à jamais l'empreinte de leurs pas.

samedi 12 novembre 2016

Et Léonard s'en va

Et Léonard pleure sa musique lancinante
Des images volent dans mon imaginaire
Me nourrissant de sa poésie enivrante
Je communie ne comprenant que son air

Plus que les mots la musique déclame
Je me suis forgé une poésie à écouter
Ces chansons que l'on disait sans âme
Je les recréés en moi pour m'évader.

Et Léonard chante Marianne
Il s'illumine et s'enflamme
il est prêt à vendre son âme
Et Léonard s'enfuit avec Suzanne

La musique m'a permis la survie
Une nourriture, un souffle, un besoin
Dans mon parcours elle m'a suivi
M’accompagnant, m'envoutant  au loin

Et Léonard chante l'oiseau sur le fil
Il réclame un peu de liberté
Des âmes il change le profil
S’envolant vers l'éternité.
hallelujah!

C’était il y a trente ans

vendredi 12 août 2016

En attendant les mots croisés

Aujourd’hui c’est Vendredi.
Le Vendredi était un jour particulier pour Maman. Elle recevait les mots croisés d’Ouest-France. Des mots croisés de Laclos relativement compliqués. Si le journal venait à manquer la journée était gâchée. Son premier travail était de me les envoyer par mail, elle ne manquait jamais ce rituel. Après elle n’était plus joignable jusqu’à ce que la grille soit remplie.
Aujourd’hui j’ai ouvert mes mails. Les mots croisés n’y figuraient pas. Ils n’y figureront plus jamais d’ailleurs!. Ce n’est pas le fait des mots croisés, je ne les faisais pas toujours, de temps en temps seulement. Ce qui me manque c’est autre chose une ambiance, une atmosphère. Ce genre de choses qui deviennent des souvenirs s’éloignant de la réalité au fil des jours s’égrenant.  C’est bizarre lors de la perte de quelqu’un de cher, on s’accroche à des choses que l’on ne voudrait pas oublier, des moments qui retiennent la personne disparue à portée de pensée.
L’usure du temps rognera petit à petit ces souvenirs. C’est ainsi, le cerveau est bien conçu il n’est pas brutal, il évapore la personne disparue comme le brouillard se dissout dans un matin d’automne. Même en s’accrochant à ces sensations, le rythme du temps fait que, comme sur une route, on s’éloigne de la présence de l’être disparu. C’est sûrement mieux ainsi, la vie continue sa course inexorable. Des bribes reviendront de temps en temps nous rappelant les atmosphères dont je parlais plus haut.
Ces derniers temps, signe d’une fatigue implacable, Maman avait plus de mal à finir sa grille et malgré sa hargne connue, il lui arrivait plus fréquemment de jeter l’éponge avant la fin. Son dernier geste à la table a été de remplir quelques cases d’une grille a jamais terminée.
Voilà ce n’est qu’une histoire de mots croisés, c’était une partie importante de la vie de Maman.

mercredi 27 juillet 2016

La mort n’est pas une fin en soi.

Nous ne savons rien du devenir de la personne décédée, beaucoup de gens en ont tué beaucoup d’autres pour imposer leur façon de voir la mort.
Pour les proches, pour qui le début d’une autre vie commence, ce n’est pas une fin en soi.
Bien sûr la vie ne va pas être bousculée mais cet événement va modifier son contexte et du jour au lendemain il faut intégrer ce changement.
La famille est une chaine avec pour maillons les personnes, quand  le maillon le plus vieux  tombe la chaine reste solide. C'est plus grave lorsque qu’un maillon du milieu tombe, la chaine devient plus fragile.

Nous apprenons beaucoup de nos parents.
Ces dernières années j’ai appris beaucoup sur ma mère. Elle me racontait des fragments de sa vie comme des puzzles à reconstituer. Je me suis posé la question de savoir pourquoi ces épisodes arrivaient parcimonieusement comme s’il y avait de la pudeur et que point trop fallait en dévoiler à chaque fois. Je me suis aperçu malgré tout qu’elle avait vécu de bons moments, ce dont je doutais, en espérant que ce ne soit pas que de la nostalgie. Elle m'a permis de pouvoir raconter certaines histoires.
Maman avait un dictionnaire de dictons implacables qui lui régulait sa vie.
J’en citerai  quelques-uns : Il y a plus malheureux que nous ; à un cheval donné on ne regarde pas la dent, on fait ce qu’on peut pas ce qu’on veut, c’est le bon dieu qui décide, c’est le destin, il faut mériter sa vie enfin ce dernier, je ne sais si elle le disait mais elle me l’a imposé. Je me battais quelques fois avec elle lorsqu’elle lançait ces flèches empoisonnées en lui disant qu’elle pouvait jouer sur le curseur de sa vie et essayer de voir les choses avec optimisme. C’était peine perdue. On ne peut pas donner du bonheur à quelqu’un malgré lui ; juste un peu de confort; c’est un regret que j’aurais.
Cette façon d’être lui a été inculquée dès son enfance je pense, elle a su qu’elle serait la remplaçante d'une sœur décédée. Il n’était pas question de psy dans son monde.  Ce caractère forgé comme un maréchal ferrant tord le fer la poursuivra toute sa vie. En ce qui me concerne en tant qu'enfant peut-être lui manquait-il un peu de fibre maternelle? mais elle a tout fait pour que l’on soit bien.

Elle aura connu la majeure partie de l’évolution du vingtième siècle.
Elle a quitté le monde paysan du 19eme siècle pour entrer en  pleine révolution industrielle. Elle a subi l’occupation allemande dont elle disait ne pas en avoir souffert. Après c’étaient les bonnes années à la ferme ou un monde grouillait avec une convivialité à jamais perdue. A cette époque les parents étaient patron.  Puis la mécanisation est arrivée, les commis et hommes de journées sont partis à l’usine et la banque est devenu le patron (impersonnel comme disait Steinbeck)  Maman a eu du mal à l’accepter elle s’est retrouvée enfermée seule dans sa salle de traite, comme à l’usine, se rappelant la traite aux champs avec les gens chantant et discutant sans arrêt. J'ai appris cette abnégation à cette époque et l'ai vraiment vue basculer dedans.
On aurait pu la croire réfractaire à l’évolution mais quand ses petits enfants ont débarqués chez elle avec leur GameBoy elle a décidé d’en acheter une afin de partager des choses avec eux. Puis elle a poussé son mari à l’emmener aux cours d’informatique et c’était une fierté quand j’en parlais à mon travail. Elle avait un côté artiste, tricotant des pulls qui ont fait les beaux jours des écoles jusqu'à Paris.Sur l'ordinateur elle confectionnait ses cartes de tables pour les fêtes.
Pour Maman la vie devait se mériter et même dans ses loisirs il y avait une abnégation qui me faisait froid dans le dos.
Je ne voudrais pas la quitter sans me souvenir de son humour sans en avoir l’air. De Nicole sa personne de compagnie elle disait : "elle me raconte la vie à l’extérieur c’est mon Google à moi"
c'est sa dernière blague il y a tout juste quelques jours.
Voilà cette génération a vécu beaucoup plus de choses que nous ne pourrons en vivre et j'espérais encore la questionner sur cette époque car il ne reste plus beaucoup de témoins.
Pour ceux qui croient, maman est partie retrouver son mari avec lequel je me souviens d'un couple heureux et complémentaire.
Dans tous les cas elle doit reposer quiète et en paix avec la vie.

dimanche 20 mars 2016

Digression autour d'un bouchon

Je me réveille, m’assois au bord du lit et tend la main vers la bouteille d’eau. Je dévisse le bouchon, il quitte ma main et va rouler sur le sol je l’entends continuer sa course pendant quelques secondes.
Ne le voyant pas sur le sol, je pense qu’il a du se cacher sous le lit. Avec mon mal de dos je ne peux pas me baisser et décide donc de pousser le lit. Je me cogne les doigts de pied ; je ne sais pas si vous avez essayé entre le lit et vous c’est toujours le lit qui gagne. D’un geste brusque je me retourne et là c’est mon coude qui attaque la bibliothèque, encore perdu. Ce sont toujours les objets inertes, semble-t-il, qui remportent la victoire ou alors ils sont plus durs à la douleur que nous?

A partir de ce moment, une personne ayant toutes les capacités nécessaires de  la réflexion devrait s’arrêter. La loi de Murphy est claire sur ce point : dans le monde il y a  toujours quelqu’un pour emprunter la voie de la catastrophe.

Donc deux solutions. La première est de se dire « le bouchon peut continuer sa course folle à explorer tout l’univers sombre des dessous du lit je m’en fiche ! » La deuxième, plus hardie et revancharde, est de se dire «je ne me suis pas fait mal pour rien je continue le combat ! » mais comme il est dit plus haut les choses gagnent souvent à ce jeux. A ce moment je pense, je ne sais  pourquoi ? À cette association qui collecte les bouchons en plastique et me dit « Je les plains ! tous ces bouchons qui roulent partout, bon pas sous le lit, mais dans tous les coins ! » Peut être pourrais-je  les contacter pour monter une association des victimes de ces ronds de plastique? Heureusement la loi de Murphy ne prend pas en compte le coté comique de ces situations il faut toujours avoir un peu d'autodérision pour relativiser.

Avec de la chance un jour je vais marcher dessus pieds nus, m’ouvrir le pied et boiter pendant deux jours. Je dis « avec de la chance ! » ce serait plutôt de la malchance. Certains diront «Lui, il n’a pas de chance ! » Alors là je dis « non ! » j’ai horreur qu’on dise « tu n’as pas de chance! » comme si la malchance avait un côté définitif, tu ne peux pas lutter contre. Comme si lorsque tu nais une bonne fée se penche sur ton berceau et avec sa baguette elle te dit « tu seras chanceux ! » alors que pour d’autre  il n’y avait plus de fée disponible ils envoient donc une stagiaire qui, ne connaissant pas le boulot, prendrait sa baguette à l’envers au moment de prononcer sa phrase magique. Il est vrai aussi que pour avoir des chanceux il faut des malchanceux quelqu’un qui gagne au loto est chanceux grâce à tous les malchanceux qui ont perdu. Je suis persuadé que la chance tourne.

Tout ça pour dire que je ne crois pas à un état dont on ne pourrait aller contre.

Le bouchon n’a qu’à continuer sa vie de son côté, un jour un aspirateur l’avalera se sera un juste retour des choses, là la chance aura tourné pour lui. Je pourrai me consacrer à aller de l’avant vers d’autres aventures, plus dangereuses les unes que les autres, et, avec un peu de chance, je survivrai.

jeudi 17 mars 2016

Ultime voyage

Je roulais doucement, dans un silence pesant. Mes passagers ne disaient rien, je faisais attention à eux, évitant les trous prenant les virages lentement afin de ne pas trop les secouer. Je voyais le soleil poindre en haut de la colline et ça m'inquiétait.

Tout a commencé ce matin.

Je revenais des vaches comme on dit avec ma femme et le commis. Elle était là assise sur la margelle du puits devant la maison. Tout de noir vêtue comme sont les vieilles en général mais là son habit signifiait autre chose.
- Bonjour Henri déclara t-elle d'une voix rauque.
- Bonjour Germaine répondis-je entrez prendre un café!
La faim commençait à me tirailler, levé depuis 3 heures avec un seul café dans l'estomac. Une fois installés à la grande table en chêne de la cuisine après les conversations d'usage sur le temps et les récoltes germaine enchaine:
- Henry tu sais le malheur qui m'arrive!
Ce n'était pas une question car tout le bourg avait appris la nouvelle la veille au soir à savoir que la fille de Germaine et son gendre avaient eu un accident de voiture. Ils étaient tombés dans l'orne, le fleuve qui se jette dans la Manche.
- Oui Germaine mes condoléances dis-je.
- Ma fille et mon gendre sont restés au village à une trentaine de kilomètres d'ici tu es un des seuls à avoir une voiture, j'aimerais que tu viennes les chercher avec moi et les ramener dans ma demeure avant l'enterrement.
- C'est pas rien ce que vous me demandez là Germaine, je n'ai jamais transporté de corps! ça se prépare!
- Je le sais bien mais là nous sommes pris par le temps et ça presse; je veux les veiller ce soir avant la cérémonie de demain.
- Laissez-moi manger un morceau et on se met en route.

Après m'être restauré et avoir mis le nécessaire dans la voiture nous sommes partis. Nous avons pris la route de la suisse normande, ainsi appelée par le paysage vallonné et vert ressemblant à la Suisse. Germaine restait muette; je me demandais comment entamer la conversation. Rien ne me venait à l'esprit que des choses banales et futiles vu le contexte. Elle était digne comme la plupart des gens de la campagne. On ne laisse pas apparaitre les émotions; ce n'est que lorsqu'on a rejoint le fleuve qu'une larme a coulé sur son visage suivant les rides de sa vie de labeur.
- A fallu que ce fleuve me prenne les deux vies les plus chères déclama t-elle
- Je sais Germaine je ne peux que vous aider dans votre malheur, je ne pourrais pas vous soulager.
- Merci c'est déjà bien de m'aider

La route sinueuse défile devant nous,le printemps a repeint le paysage et l'air sent le renouveau. Une heure après notre départ nous arrivons à destination.
- Ils sont à la mairie m'indique Germaine.
Une fois sur les lieux il nous fallut aller chercher le maire qui travaillait dans son champ, s'en revenant à pied il nous raconta comment se sont passés les événements. Vers l'angélus un pécheur au bord de l'orne entend un coup de frein et voit une voiture plonger à une centaine de mètre de lui. Il court sur les lieux tout en disant à un passant d'alerter les pompiers. Quand il arrive la voiture n'est presque plus visible, il se dévêt et plonge, mais ce n'est pas un bon nageur. A plusieurs reprises il essaie d'atteindre la voiture et au bout d'énormes efforts il y parvient, malheureusement il n'arrive pas à ouvrir les portes ; les personnes à l'intérieur sont inconscientes. Après dix minutes le pécheur renonce, les pompiers arrivent 30 minutes plus tard et ne peuvent que remorquer la voiture sur la berge. Les gendarmes constatent le décès des deux passagers et ayant trouvé les papiers avertissent le maire du village de Germaine. En attendant les corps ont été entreposés dans la salle de mariage de la mairie. Arrivant dans la pièce nous voyons les deux corps allongés sur des tables. Les corps enveloppés dans des draps blancs furent installés sur les sièges arrière de ma voiture.
Et nous voilà reparti avec la macabre compagnie!

Je jette de temps en temps un coup d'œil dans le rétro à un moment je vois les corps qui se sont rapprochés comme pour ne plus se quitter dans leur nouveau monde. J'aperçois donc le soleil poindre à l'horizon et me dit que s'il fait trop chaud la ventilation ne suffira pas et se sera une catastrophe en arrivant. Germaine elle, parait soulagée d'avoir retrouvé ses enfants, ses traits se détendent et le sentiment du devoir accompli lui épanouit le visage. Devoir accompli pensais je! Pas encore, l'expédition commence. Ma vitesse réduite me fait l'honneur des avertisseurs, et une file de cinq ou six voitures se forme derrière moi à cause de la sinuosité de la route. Avec les klaxons on pourrait croire à une procession de mariage pensé-je en souriant malgré moi. N'en pouvant plus je me mets sur le bas-côté pour laisser passer les voitures. Je décide d'accélérer un peu, je ne peux avoir un cortège derrière moi.
- On pourrait peut-être dire une prière réclame Germaine rompant le silence.
- Dites ce que vous voulez mais moi je conduis je ne connais pas de psaume. Je préfère que vous le fassiez tout bas afin que je reste concentré.
Malgré mes recommandations j'entends ma passagère psalmodier des invectives moitié latin moitié patois tout cela accompagné de signes de croix. J'ai toujours eu du mal avec les bondieuseries, j'ai tellement vu de choses, je me dis que le destin de l'homme lui appartient et qu'une fois mort on est mort un point c'est tout. Mais je laisse la femme se réconforter avec tout ce qu'on lui a appris. Au loin j'aperçois des motards de la police et pense que les ennuis ne sont pas finis.

Un gendarme me fait signe de me ranger sur le côté de la route. "Contrôle des papiers ordonne-t-il!"
- Vous transportez quoi sous ses draps derrière ?
- Deux cadavres que je remmène à la maison.
- Deux cadavres? Mais vous n'avez pas le droit, vous avez des papiers en règle pour cela?
- Ben non on ne nous a pas dit et de plus le temps presse.
- Le temps presse plus pour ceux-là en tout cas répond-il! avec sa logique administrative.
A ce moment la radio sur la moto se met à crépiter il court et prend le micro. Un instant après il revient vers nous.
- vous avez de la chance une urgence je dois partir; allez-y!

De la chance pensais-je il se moque de moi.
- Ces poulets ils sont toujours là pour embêter les braves gens déclame Germaine.
- Bon! Ils sont là pour faire leur boulot.
On arrive à la grande ville.
- On pourrait s'arrêter boire un verre Henri il fait soif!
- ça va pas Germaine on ne va pas laisser les corps seuls dans la voiture vous perdez la tête!
- Je disais ça moi, c'est pour vous; pour vous remercier.
- Comprenez que la chaleur arrive et qu'il faut déposer les cadavres le plus rapidement possible.

Je continue la route dans un silence. Germaine semble vexée. En fait ce voyage semble lui plaire, elle n'est plus seule et cela rompt la monotonie de la vie qu'elle mène.

Arrivé à destination je me coltine les deux corps et les étend sur leur lit. On les dirait endormi. C'est ce qu'ils sont, endormis à jamais côte à côte. Germaine pleure dans sa cuisine en préparant le café.
"Je n'ai même pas quelque chose à vous donner à manger"
- Vous inquiétez pas va! Je ne suis pas loin de la maison.
- Vous allez pas me laisser seule avec ces deux-là!
- En passant je vais voir Gustave il va venir avec sa femme.
- Je vous remercie d'avoir fait tout ce chemin avec moi je n'aurais pas pu le faire et je vous en suis     redevable.
- Redevable de rien si on ne se sert pas les coudes quand il y a un malheur où va le monde? Pleurez vos enfants et laissez les autres faire le reste.

Je sors. Le soleil est à son zénith me redonnant le courage pour partir finir ma journée.

Le soleil est la vie derrière moi est la mort.

dimanche 28 février 2016

Quincet

Devant sa porte trônait un superbe pissenlit. Il me disait « tous les matins je pisse dessus ; il n’y a rien de tel pour le faire pousser ». J’étais un peu écœuré mais force était de constater que c’était le plus beau pissenlit à la ronde.
On l’appelait Quincet, son vrai nom, je n’ai jamais entendu son prénom ou bien je l’ai oublié.
C’était un clochard comme il en traine dans les campagnes, vêtu d’un  pantalon et d’une veste de toile bleue; casquette sur la tête on le repérait de loin; beaucoup s’en écartaient, l’errance et la pauvreté pouvant être contagieuses. Dans notre monde agricole fin des années cinquante beaucoup de croyances habitaient encore les âmes du village et il n’était pas rare de voir des femmes se signer quand elles croisaient ce genre d’individu.

Il avait travaillé un peu chez mon père mais le boulot et lui ne faisait pas bon ménage. Il a donc décidé de vivre de rapine et de l’aide des gens faisant de temps en temps un peu de jardinage. Mon père lui avait cédé un bout de bâtiment; nous avions trouvé un vieux poêle, une gazinière et un matelas et dans son deux pièces il semblait sinon heureux du moins à l’aise.
J’avais dix ans et j’allais le voir de temps en temps. Chez lui, c’est l’odeur qui m’importunait un peu; il y avait de vieux journaux et avec l’humidité cela sentait le moisi agrémenté de sueur pigmenté de saleté aussi. Il me fascinait un peu par son choix de vie, il semblait libre par rapport à mes parents qui trimaient. Raillant les gens pressés et accaparés par leur travail, il avait le beau rôle, même en situation précaire. Dans mes yeux d'enfant il avait raison
.
A l’aube de l'adolescence je me posais des questions sur ce que je deviendrais et voir un homme qui avait décidé de rester à ne rien faire me faisait rêver et peur à la fois. Comme beaucoup de gens dans son cas, il philosophait à ses heures perdues. Il avait bourlingué, connaissait la capitale et d’autres contrées. Je restais donc là, assis sur la marche de pierre un peu fraîche, à l’écouter me raconter ses aventures qui s’enrichissaient au fil des récits. Le but était de voyager dans ses pensées et si parfois il s’évadait de la réalité en l’enjolivant,  je restais complice de ses errances. Au début des années soixante on avait une vision un peu réduite du monde que nous donnaient deux chaines de télévision aseptisées; lui  me faisait voyager à sa façon, me montrant d’autres endroits que celui du travail où je baignais déjà petit. A la ferme nous sommes confrontés au monde professionnel tôt car nous vivons sur le lieu même du travail de nos parents. C’est donc le coté  baroudeur et l’aventurier qui me faisaient rêver en entendant ses récits rocambolesques. Je ne me rappelle plus dans quelles régions il disait avoir posé ses pas, il ne m’en reste que des images floues mais pleines de mystères qui entretenaient mon imagination débordante.

Parfois il faisait une descente dans la cave et ivre de cidre il devenait méchant, insultant mon père qui l’avait aidé. Ces jours-là, la magie ne fonctionnait plus entre nous, mes rêves se brisaient sur la dure réalité du présent, je comprenais que la vie est autre que celle qu’il voulait bien me décrire. Il me faisait même peur voulant se battre avec mon père, la violence de ses paroles me glaçait.Comment ses mots pouvaient distiller tant de haine. Puis les jours passant je retournais le voir, il ne semblait pas se rappeler ses colères et débordements; peut-être accumulait-il la rancœur de sa pauvreté comme un carburant qu’il devait libérer au risque de ne plus accepter sa condition.
Un jour il me montra un gros clou planté dans la poutre qui traverse sa pièce il me dit : « tu vois c’est là qu’un jour je me pendrais quand je ne pourrais plus! »  Je ne comprenais pas pourquoi un jour « il ne pourrait plus!» n’ayant que la vision d’un enfant innocent des accidents de la vie. Plus tard, j’avais vingt ans, j’étais au service militaire, ma mère m’écrit « Quincet s’est pendu à la poutre de sa maison c’est ton frère qu’il l’a découvert et ton père l’a dépendu !». Seul mon père et mon frère ont suivi son corbillard jusqu’à sa dernière demeure.

Le peu d’innocence qu‘il me restait est parti avec lui ce jour-là. Bien sûr ce n’était que Quincet, un clochard, mais parfois on peut avoir des rencontres qui vous marquent même si elles paraissent insignifiantes  à l’aune d'une vie. Quelque chose quelque part à l’intérieur de moi reste et vient me rappeler de temps en temps qu’il y avait chez nous un clochard qui vivait là.
Il se nommait Quincet.

jeudi 10 septembre 2015

Drone

Le soleil tape sur le désert de cailloux.
L’ombre est rare, il faudrait se glisser derrière un rocher pour la trouver.
La petite fille habituée, joue avec une poupée,
la faisant danser pour soulever ses habits au vent.

La climatisation ronronne  gentiment dans le bureau, il fait bon derrière l’écran.
Le ventilateur fait danser les bouts de tissu accrochés.
L’homme se prélasse en jouant à un jeu de carte tout en jetant un œil à l’autre console.

La petite fille voit le berger sortir ses moutons,
il porte un fusil en bandoulière au cas où quelques perdrix passeraient par là.
Elle le regarde se préparer aller quérir quelques herbes pour ses bêtes.

L’homme se concentre sur son jeu.
Une activité semble apparaître sur l'autre écran vert;
dans le flou de la vidéo il croit distinguer un homme armé.
Il essaie de bien comprendre ce qu’il voit car les ordres sont stricts
si une activité semble suspecte il faut intervenir.

La petite fille met sa main en pare soleil de façon à bien scruter le ciel
où un vrombissement ne cesse d’emplir la vallée depuis ce matin.

L’homme a contacté le commandement : « En cas de doute on tire! ».
Abandonnant sa partie de carte il prend la souris et clique sur l'icône « Fire ».

La petite fille court vers son père, elle a vu quelque chose dans le ciel et veut l’avertir.
Encore dix mètres mais une boule de feu embrase le berger et son troupeau.
Elle s’arrête.
Deux secondes plus tard, la boule la prend et la couche au sol, la poupée s’enflamme.

L’homme se lève et s’étire. Il a faim.
Sa journée est terminée.

Le nuage de fumée se dissipe lentement dans la vallée.
Le grondement de la mort s’enfuit se répercutant dans les vallées.
Tout n’est plus que désolation, seules les pierres ont résisté.

La vie a disparu.

jeudi 6 août 2015

Une nuit en l'attendant

La nuit enveloppe les bâtiments d’un voile soyeux. Elle aplanit les laideurs du jour, pensais-je! La nuit pénètre par ma fenêtre et envahit lentement la chambre ou je suis. Allongé sur un matelas à même le sol je la regarde progresser lentement sur le plafond. Avec elle le silence se fait tout doucement ponctué  seulement de quelques bips qu’égrènent les machines. Les bruits de la journée sont devenus plus rares, plus feutrés. La chambre plonge dans une torpeur. Le  noir est troué de lumières vertes et bleues qui jouent sur les murs des ombres féériques. Je saisi l’instant presque magique mais je ne suis pas seul dans cette chambre. Sur un lit, un enfant est étendu sur le dos, il ne bouge pas, on n’entend pas son souffle, il est de marbre.

Je suis là, à l’hôpital, car le médecin m’a dit ce soir que mon fils ne passerait peut être pas la nuit, une dose de chimio trop forte et la petite usine chimique de son corps s’est mise à s’emballer; c’est comme une réaction nucléaire en chaine qu’on n’arriverait plus à contrôler. C’est l’image que je m’en fais car le toubib y est allé de ses grands mots savants mais j’aime traduire pour avoir une image contrôlable elle.

Je l’attends ! C’est la nuit qu’elle arrive.

La porte s’entrouvre, je fais semblant de dormir pour ne pas déranger l’infirmière de nuit. Elle s’affaire deux ou trois minutes autour du lit puis ne l’entendant plus je risque un œil, je la vois de dos elle est agenouillée devant mon fils et elle prie. « Quelle force dans sa croyance me dis-je ! » dans ce lieu où des enfants souffrent où quelques-uns meurent aussi, comment peut-on croire encore à une quelconque force supérieure. Cette croyance je la respecte, je connais la personne c’est une seconde mère pour tous ces enfants qui dorment loin de leur foyer; c'est une sainte, j’aimais la voir le soir quand je laissais mon fils seul la nuit; je savais qu’elle s’en occuperait bien. Des larmes me viennent à la voir là. Je l’aurais embrassée pour l’instant d’amour qu’elle donne.
Elle sort. Je reste pétrifié sur mon matelas.

Je l’attends ! Faut pas que je m’endorme

Dans quel monde suis-je en ce moment, un monde qui peut basculer d’un instant à l’autre, je guette le son de la machine qui va déchirer ce calme pour nous dire « c’est fini ! ». Ces robots faits de clignotants, de chiffres et de bruitages paraissent les seuls choses vivantes, elles relient l’enfant à une vie artificielle et guettent elles aussi les réactions du corps pour nous alerter le cas échéant. Cela fait des mois que cette chambre est notre seconde maison. Nous y passons une partie de notre temps, nous y mangeons, parlons, rions, pleurons, jouons… enfin nous y vivons. Des jours d’espoirs, de victoires, d’autres de défaites et de souffrances. Allez dans un hôpital d’enfant! Vous prendrez une leçon d’optimisme. Les enfants y sont souvent plus forts que nous adultes; ce sont eux qui nous soutiennent. J'y ai connu des héros de la vie  même si l’innocence de l’enfance leur manquera toujours quelque part.

Je la guette! Elle et sa faux.

Parfois je crois sentir son souffle mais ce n’est que l'air du climatiseur. Mes paupières s’alourdissent, les minutes, les heures défilent à un rythme défiant la tortue de la fable. Une lueur me semble-t-il dans le ciel; La clarté chasse la nuit et ses ombres; enfin le matin va apparaitre, je me lève et m’approche de mon enfant il est toujours là avec nous.

Elle n’est pas venue !

Cette nuit nous aurons gagné, mais combien de nuit tiendrons-nous ?

Deux jours plus tard  alors que je veillais mon fils, j’ai repéré un petit battement de cil. Je lui ai parlé, j’ai décidé de mettre le CD de Balavoine qu'il adorait, j'ai fredonné comme on  faisait ensemble et il a émis quelques sons, c'est ainsi qu'il s'est réveillé.

La vie recommençait.

samedi 23 mai 2015

Il en manque une!

Il venait de faire à peu près un kilomètre pour aller chercher les vaches dans le pré. Il les avait entassées dans le parc jouxtant la salle de traite, s’était assis et attendait.
C’était l’été nous prenions le café de cinq heure cet après-midi-là.

Il faisait bon et la fenêtre était ouverte. Par celle-ci nous pouvions voir les vaches parquées. Mon père regarde et soudain crie : « Il en manque une ! » Turc qui nous fixait tourna la tête vers le troupeau comme pour les compter. Il se leva et couru dans la prairie. Quelques instants plus tard il ramenait une bête,un peu trop vite d’ailleurs on ne fait pas courir une vache allant à la traite. Turc n’aimait pas être repris dans son travail et cette vache allait s’en souvenir. Le moteur de la machine à traire se mit en route,une porte s’ouvrit, le travail de Turc continuait, il devait faire entrer les vaches quatre par quatre.

Turc était un chien, un bâtard, pas de race ou plutôt de plusieurs. Mon père se targuait de bien dresser les chiens au travail, l’intelligence de la bête comptait pour beaucoup dans cette science. Turc est le plus doué que j’ai connu, il était un être entre chien et homme comme on peut en croiser rarement. Rare de voir des animaux qui ont quelque chose en plus. La manière dont il regardait dans les yeux le prouvait il semblait nous comprendre rien qu’en nous observant ; on avait l’impression d’être jugé lorsqu’il posait son regard.
Il nous arrivait d’aller travailler dans nos champs à trois ou quatre kilomètres. Turc voulait toujours nous accompagner dans la voiture, il était le premier à sauter dedans,  assis derrière, le nez au vent de la vitre entr’ouverte. Quand l’heure de la traite approchait, notre travail n’étant pas terminé mon père se tournait vers le chien et lui disait : « Il est l’heure des vaches ! » Turc levait les oreilles et après quelques secondes d’hésitation (j’allais dire de réflexion mais …) partait à travers champs et lorsque nous revenions les vaches étaient prêtes à la traite. Notre berger les surveillait.
La vie de Turc ne pouvait s’accomplir sans l’homme bien qu’il dormait dehors, il nous attendait à la porte le matin pour nous saluer d’une cabriole afin de montrer son contentement. Il comprenait les réactions de l’humain et scrutait le visage de la personne comme pour tester l’humeur.

Il devait participer aux travaux de la ferme, bien sûr son principal emploi était la traite mais il arrivait dans la journée que nous déplacions des bêtes d’un champ à un autre, à cette époque nous effectuions le trajet à pied avec les animaux empruntant des chemins et des routes, il fallait donc orienter le troupeau ; Truc passait à travers champs pour doubler les bêtes et lors d’un croisement de deux chemins, Turc se mettait en retrait dans un de ceux-ci de façon à ce que le troupeau, ne sachant pas où se trouvait le chien, file tout droit. Lors des ramassages de foin il lui arrivait de monter sur le plateau ou l'on charriait le fourrage, au fur et à mesure des rangs entreposés, il se retrouvait à plus de cinq mètre d'altitude. Pour redescendre il se laisser glisser sur le foin et sautait dans mes bras.

Je m’en souviens comme d’un compagnon de route également, il m’arrivait de m’asseoir sur une haie et rêver, je regardais la nature, Turc venait s’asseoir à mon côté en faisant semblant de fixer l’horizon; au bout d’un moment il posait sa patte sur ma cuisse pour me sortir de mes rêveries et m’occuper de lui. Je le prenais alors par la tête et le balançait; il revenait à la charge et soudain il courait à travers le champ pour revenir vers moi à toute allure, il adorait jouer. Je lui appris à jouer au foot, je tirais dans la porte d’un bâtiment de la ferme m’en servant de but. Turc avait vu le manège un jour il s’interposa entre la porte et moi et se mit au défi d’empêcher le ballon d’entrer dans la bâtisse. Il ne regardait pas le ballon, c’étaient mes yeux qu’il fixait et quand le ballon partait il se détendait pour le détourner du museau.
Voilà ce chien, bien que bâtard mais beau, était la crème des animaux.

Un jour revenant des fenaisons nous voyons ma mère désespérée.
« Turc est mort ! » annonça-t-elle.

Il était en pleine force de l’âge quelqu’un l’a empoisonné  pour une jalousie de chasse ou autre bêtise humaine. Turc est allé chercher ses vaches il est tombé plusieurs fois le nez dans la poussière, il a vomi; une fois les bêtes parquées il s’est étendu et la bave aux lèvres il s’est éteint; le travail était accompli malgré tout. Nous l’avons enterré tristement, il restera gravé dans ma mémoire et de temps en temps je me remémore la phrase : 

« Il en manque une ! »

mardi 3 mars 2015

Départ pour l'école

Le soleil rouge  embrase l’horizon, ses rayons illuminent les milliers de gouttes de rosée sur l’herbe et les toiles d’araignée.La prairie recrache la chaleur accumulée de sa terre formant un manteau vaporeux.L’air recèle des relents de moissons mélangés à cette odeur enivrante des débuts d’automne faite de parfum de terre labourée et de feuilles en décomposition. Je prends une profonde inspiration pour me nourrir de ce nectar.

Nous quatre montons dans la voiture chargés de nos sacs. Le véhicule démarre pour sortir de la ferme empruntant le chemin de terre qui nous conduira à la route. Encore enveloppés d’une partie de nos rêves l’ambiance est calme. Seul mon père, levé depuis plus de 3 heures, est dans la réalité. En chemin je ne perds pas une image de la nature qui dans quelques jours va exploser de couleurs rougeoyantes. Je m’en imprègne sachant que je serais enfermé toute la journée.
Le trajet est court pour arriver sur la place du village. La voiture nous y déverse avec une « bonne journée ! »  de mon père en guise d’encouragement. Déjà des petits groupes d’enfants et d’adolescents se trouvent là dans des murmures et quelques rires; en général nous sommes calmes le matin.

Quelques minutes puis un car arrive pétaradant dans un nuage de fumée noire.

Les cars Morand (« les cormorans souri-ai-je ayant attrapé cette maladie du jeu de mot qui ne me quitte plus ») est une petite entreprise de 4 personnes, le père, la mère, le fils et la fille. Les Morand ont un vieux car bleu avec un très long nez (les cormorans !) On en voit dans des films relatant les années quarante et cinquante. Le car qui s’avance est plus petit, adapté au nombre de voyageurs.  C’est souvent le fils Émile, vêtu d’une blouse grise et d’une casquette, qui conduit. Le car comme le bonhomme font partie intégrante de l’équipage, le chauffeur étant une pièce, maitresse tout de même, de l’ensemble tant les deux sont de la même génération et du même gris.

Une fois installés le véhicule s’élance pour une nouvelle expédition. Nous empruntons la route qui mène à la grande ville. Le relief est  vallonné et toute pente descendante observe le même rituel, le chauffeur coupe le moteur en laissant la force emmagasinée et la déclivité entrainer la machine. Ce n’est que lorsque le car semble s’arrêter que les gaz sont remis. C’est toujours ça de gagner en carburant. Pendant le voyage Émile ne se contente pas de conduire. Il lâche le volant, se lève  et attrape la vitre à deux mains afin d’aérer ne reprenant les rênes que lorsque le car tutoie le fossé; range ses affaires sur le bord du pare- brise ; se lève pour donner un coup d’essuie-glace à l’aide d’une petite manivelle; se retourne au moins trente secondes pour sermonner les gens dissipés. Je le surveille attentif à tout ce qu’il fait espérant qu’il reste assis et assidu à sa conduite. C’est peine perdue, deux minutes plus tard il recommence le manège. « Il doit s’ennuyer assis, heureusement que le car connait la route ! » pensai-je. En chemin nous nous arrêtons prendre des écoliers. L’habitacle se remplit complètement; les gens étant entassés debout. Sur le parcours nous arrivons à la grande montée.Les jours de neige, les véhicules sont souvent bloqués dans le fossé. Émile, lui, sa fierté est d’arriver en haut quelles que soient les intempéries (la conscience professionnelle certainement!). Nous aurions été  également fier si ce n’est qu’une journée de congé pigmentée de bataille de boules de neige aurait pu nous être offerte sans ces exploits inutiles. On arrive à l’entrée de l’agglomération, là un virage serré permet aux plus grands de se jeter d’un même côté, la force centrifuge aidant,  les roues d’un flan du car se soulèvent; avec un peu plus de vigueur le véhicule aurait pu basculer.
La première descente de voyageurs. Un attroupement se forme autour d’une fille qui s’est évanouie. Après enquête, elle s’est coincée le pouce dans la portière en montant. Elle a passé les cinq kilomètres sans rien dire, timidité des campagnes. Une fois la porte ouverte elle n’a pu que s’évanouir.
Le prochain arrêt est pour moi, j’espère toujours que personne nous regarde; on  nous traite déjà de bouseux, notre véhicule ne fait  que, sinon aggraver, du moins renforcer les sentiments des spectateurs. Le véhicule repart coupant là le cordon qui me relie à mon environnement familial.

Une journée d’école va commencer.

mardi 24 juin 2014

Les Taupes

Je plonge dans le trou béant ce matin
rejoindre mécaniquement ce monde souterrain
La nouvelle génération de taupe, nous sommes
marchant dans ces galeries creusées par les hommes

Sur le quai tous regardent le tunnel sombre
d’où va surgir le bruyant serpent de métal
qui ouvrira ses gueules vomissant le bétail
emmenant sa nouvelle  cargaison vers l'ombre

Une femme pleure mais personne ne la regarde
Elle est triste, elle a eu une mauvaise nouvelle
Son mari l'a quitté pour une plus belle
Une maladie lui prend le fils qu'elle garde

Personne dans ce lieu ne saura la raison
Les gens baissent la tête de peur qu'on les toise
Ils ne veulent pas se dévoiler montrer leur prison
Ne pas paraître comme ceux que leur regard croise

Un jeune monte, la musique en serre-tête
les yeux roulant sur le jeu de sa console
Il est le pendant des personnages, de ses idoles
Propulsé dans un monde qui le ballotte, l'entête

Continuant son trajet malgré les bousculades
Il ne retiendra que le bruit, les roucoulades
de  ses écouteurs et les images de l'ordinateur
S’en allant laissant les gens à leur torpeur.

Cette jeune femme qui tranquillement se maquille
Il y a dix ans elle n'aurait pas osé cette fille
Aujourd’hui pour elle le métro est l'espace temps
Plus chez elle, pas au travail elle prend l'instant

Avec dextérité malgré les secousses elle s'embellit
Elle doit faire bonne figure, ôter les rides de la nuit
de mascara et de fond de teint elle gomme, aplanit
Deux stations encore et le miracle s'accomplit.

Cette petite vieille qu'en finit pas de parler
Elle houspille, bouscule les gens invites
Critiquant la publicité parlant de sexualité
Elle prend à partie, nous force à l'écouter

Ceux qui ne la connaissent pas sont étonnés
Mais ce qu'elle dit n'est pas dénué de certitude
Ce sont des vérités basiques des choses sensées
Elle prend le choix de les crier pour éviter la solitude

Ce mendiant qui chaque jour sort sa rengaine
Un discours auquel lui ne croit même pas
Réclamant quelqu’argent pour un repas
Grâce à nous il sentira moins la haine

Chaque jour le propos s'enrichit d'un couplet
La maladie, le chômage,  le malheur au complet
Rendant les gens complices de ses ennuis
Il part nous laissant finir notre nuit

On n'est jamais si seul que dans une foule
Si différents et pourtant si proches
On voit les gens on les croit moches
Pourtant en dedans il y a un cœur qui roule.

Le métro poursuit sa couse infernale
Un virage les corps s'entrechoquent, se touchent
Une décharge électrique des sourires débouchent
Un souvenir doux restera de cette heure matinale


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jeudi 10 avril 2014

Nostalgie

Il se lève ce matin la tête bourdonnant des climatiseurs et épurateurs d'air qui ronronnent sans arrêt,le retenant à cette vie précaire. Par la vitre sale, il voit la boule de feu déjà en action asséchant encore le peu qu'il puisse rester de viable. Son souvenir des nuages se dissipe de jour en jour. Il sait que bientôt il ne pourra plus se rappeler ne serait-ce leur forme dans le ciel. Ni la goutte d'eau qui vient s'écraser sur votre front donnant une impression de fraîcheur. Les dernières pluies ici étaient acides, il fallait justement éviter de les recevoir. Comment en est-on arrivé là ? Cette question lancinante lui trotte dans la tête. Question sans aucune importance maintenant. La couleur verte a disparu du paysage laissant le brun et le noir s'installer; est-ce une simple question de couleur? Forcément non mais peut-on lui enlever jusqu'à cette notion?

 L’Homme cela lui a pris comme ça, comme dans un rêve démentiel. Un cauchemar. D'abord il a voulu mettre son image partout, se mettre en publicité, en actualité. Il abat les arbres, déforeste pour en faire du papier, des affiches. Il a commencé à cacher le paysage, comme s'il voulait ne pas voir ce qu'il détruisait. Puis il a construit des maisons de plus en plus grandes. Bien sûr il plantait un arbre de temps en temps pour en garder le souvenir. Les Immeubles grandissant ont commencé à couvrir les arbres de leur ombre, ces derniers sont morts desséchés. Il a voulu se déplacer, il invente donc des machines, il faut les nourrir ces machines. Heureusement la terre nourricière est là avec ses réserves de pétrole. On pille et même si quelques cargos chavirent, laissant de larges larmes noires sur la face de la mer, on se dit que le jeu en vaut la chandelle. La flamme il faut pouvoir la laisser allumée, comme l'homme de Cro-Magnon voulait la préserver. Les usines et les véhicules crachent leur venin invisible trouant notre toit protecteur. Empoisonnant notre air. L'Homme est pris d'une frénésie, non seulement il ne veut pas s'arrêter mais il court, il casse, il tue. Bientôt les forêts disparaissent laissant place à des langues de terre desséchées que même les fleuves ne peuvent abreuver. Des mers s'évanouissent, des neiges d'antan s'évaporent vieilles de milliers d'années. L'Homme il lui a fallu 50 ans pour assécher sa terre nourricière. On respirait encore à l'époque mais la dioxine et les gaz que génèrent les déchets remplacent notre gaz vital. L'Homme n'est pas à cours d'idée il crée des masques pour pouvoir continuer sa destruction, Le masque lui permet aussi de se cacher. Au début on s'interroge on voit des cyclistes masqués puis on s'habitue. On entend parler de pluies acides, mais pour l'instant ce n'est pas très inquiétant ce ne sont que de petites pluies. Il ne fallait pas accepter dès le début car il suffit aux pollueurs de gravir les paliers plus ou moins sensibles de la résignation. L'eau est devenue rare, ce sont les pays pauvres qui ont commencé à mourir. Dans les pays riches on a pompé tout ce que l'on pouvait pomper. Les mers, les glaciers tout y est passé reculant de quelques années le cauchemar que d'autres vivaient. Des îlots, des oasis se sont créées entourées de murs et barbelés gardés par des armées. Des millions de gens y ont péris autour faute d'eau ils y ont versé leur sang. Maintenant ce sont les dirigeants, les vrais pollueurs qui y vivent, pour combien de temps encore.

Ou est passé cette cascade sur la rivière. Elle déployait son rideau de brume aqueuse que venait illuminer le spectre coloré du soleil. Le promeneur armé de patience aurait pu y voir un écureuil s'y rafraîchir ou ce raton laveur sécher ses poils brillants à la chaleur des rayons. Tous les sens y étaient mis en éveil. L'ouïe d'abord avec cette mélodie de l'eau sur les rochers, rehaussée de chants d'oiseaux et ponctuée de bourdonnements d'abeille. L'odorat ensuite par le bouquet de l'herbe humide agrémenté des parfums de fleurs des prés. Le goût après en se rafraîchissant de cette onde; croquant une fraise sauvage. Le toucher en laissant filer entre ses doigts cette force insaisissable. La vue bien évidemment, imaginant qu’il y a plusieurs milliers d'années de cela quelqu'un assistait au même spectacle. Où sont tous ces plaisirs disparus à jamais ? Pendant plusieurs millénaires des hommes ont pu y goûter. En quelques décennies tout a disparu, l’eau, l’herbe, les fleurs, la musique plus rien de tout cela. Tout n'est plus que sable, poussière (tu retourneras poussière).

Pourquoi se ressasser cela sans arrêt? Cela ne sert à rien, si c'était à recommencer, l'Homme recommencerait. Ce serait le jet d'un sac de plastique qui naviguerait jusqu'à la mer. Car tout a commencé comme ça un geste simple sans conséquence qui se multiplie à l'infini, l'égoïsme nous permettant de croire que l'on a le droit d'agir ainsi. Ce sont ces politiques soutenant les compagnies pétrolières qui en sont responsables. Ce sont eux qui rendront des comptes au banc de la société, au grand tribunal des amoureux de la terre, ils seront condamnés pour crime contre la nature; crime contre nature pourra-t-on vraiment dire.

L'homme se ressasse tout cela en songeant qu'il n'a rien pu faire. Va falloir qu'il mette sa combinaison, son masque, ses bottes pour aller chercher de quoi se sustenter. Il va partir pour sa quête finale. Arpenter ces rues balayées par un vent de sable. Il se couvre entièrement la moindre surface de peau offerte au soleil brûlerait instantanément. Il doit chercher quelques trous ou récipients dans cette ville contenant un liquide poisseux lui permettant de s'abreuver. Il est conscient que si ce n'est aujourd'hui qu'il périra, ce sera certainement demain.
Demain il y a longtemps voulait dire espoir, depuis peu ce mot Demain pour lui veut dire mort. Dans une année lumière de là, une vie apparaîtra sur une autre planète. Les nouveaux êtres verront la terre comme une planète inhospitalière ne pouvant accueillir la vie.
L'histoire se serait-elle déjà répétée ?

samedi 15 mars 2014

Lola

Elle est sous son réverbère.
Elle frissonne dans ses cuissardes et sa mini-jupe, c’est la fin de l'été, le temps est encore agréable. Bientôt l’hiver arrivera.
La nuit se meurt. Alors que la ville s’éveille elle termine son job. Elle se voit déjà rentrer chez elle où l’attend son petit bout de vie encore endormi. Elle rentrera dans sa chambre s’assurant du sommeil du petit enfant, retournera dans la cuisine préparer le bol, les céréales et le sucre puis ira s’asseoir sur le lit de sa fille afin de la regarder avant que le réveil efface l’innocence des rêves. Le soleil glissera un de ses rayons sur le visage de poupée, éclairant d’ombre et de lumière ce portrait d’enfant qui doucement s’étirera. Lola aurait aimé avoir un compagnon, lui préparer aussi son repas matinal afin qu’il parte rassasié à son travail. Elle lui donnerait son corps cet oasis fait de monts et vallées rutilantes ou il viendrait se repaître, oublier les tracas de la vie quotidienne. Au lieu de cela Lola est un désastre écologique à elle seule, ce corps, cette nature elle l’a transformée en usine, fabrique à plaisir où viennent se jeter des corps gras et puants. Elle recycle, purge et nettoie les cerveaux des types lubriques. Elle assume, Lola, elle fait travailler son seul capital, enfin ce qu’elle pense être son seul atout. A sa fille qui lui demande : « c’est quoi ton métier maman? » elle répond : « c’est donner du plaisir ». Le bonheur elle le réserve pour son enfant. « Bon pas rêver ! Il est l’heure d’emmener la puce à l’école» se dit-elle.
- Pourquoi je dois aller à l’école ? Maman. Je voudrais rester avec toi.
- Pour comprendre le monde mon cœur et avoir les armes pour te défendre!

lundi 3 mars 2014

Chronique d'une vie simple

Le village est calme.
Les quelques commerces ouvrent les paupières de leur vitrine. Le soleil joue avec le coq en bronze tout en haut du clocher de l'église. Un tracteur déchire ce silence matinal. "C'est le fils du père François, qui va labourer" se dit le petit vieux. Il s'arrête, lève la tête afin de voir l'engin s'enfuir rendant son calme à la rue. Il reprend sa démarche hésitante aidé de sa canne. Chaque jour avec son allure d'escargot, Henri va chercher son pain et son journal. "Il est matinal!" Se disent les jeunes qui aimeraient faire la grasse matinée. La vie est ainsi faite certaines choses dont on aspire à un instant ne sont plus possibles lorsqu'on pourrait les réaliser. Passant devant l'école, il se revoit petit avec sa blouse grise et ses brodequins, se chamaillant avec ses camarades de classe, le père François en faisait partie. L'odeur de l'encre dans les encriers en porcelaine, celle de la cire sur les bureaux en bois, lui chatouillent sa mémoire olfactive. Sur le grand tableau noir il voit encore cette carte de France faite de couleurs vertes et marron striées d'un bleu dessinant les fleuves. Au milieu trône le poêle son tuyau serpentant jusqu'à une fenêtre. Le matin à chacun son tour d'allumer ce foyer. Il y a passé les plus beaux instants de sa vie d'enfant. C'est ici qu'il a obtenu le certificat d'étude, ultime épreuve à laquelle on pouvait accéder dans sa condition de fils d'agriculteur.

Voyant le tracteur s'enfuir, il se souvient du travail au champ après l'école. Le modernisme n'était pas encore arrivé avec son lot de machines et de produits. La vie était dure, elle s'écoulait au fil du jour cependant. Un travail de force, sans stress, différent au fil des saisons. L'été était fait de fenaisons et moissons, le soleil vous tapait sur la tête malgré la casquette, la tâche était ardue mais la convivialité était là pour atténuer la douleur physique. On venait vous donner à boire un cidre qui malgré le peu d'alcool vous tournait la tête. L'automne quant à lui vous permettait de vous refaire une santé, avec ses foires, la chasse. Les odeurs dominaient recrachées par une terre fendue du soc de la charrue, par un tas de pomme en décomposition. L'hiver était la mort de la nature et l'homme avec son instinct de survie se battait pour ne pas la suivre. Jusqu'à se que le printemps bouscule tous ces sens, vous remettant sa sève dans vos veines.
Il arrive devant le monument aux morts. Lui c'était l'Algérie, il y a vécu des horreurs qu'il a gardé pour lui, par discrétion, par pudeur. Il fait partie des anciens combattants, mais les autres des grandes guerres, regardent ces "jeunes" qui ont fait une guerre qui ne porte pas vraiment ce nom. Même dans l'horreur il y a des différences.Quand il est revenu, c'était un autre homme, fini ses belles idées, ses rêves idéalistes. La dure réalité des choses l'avait endurci et replié sur lui même, une de ces charges qui lui courbent le dos maintenant.
L'église maintenant, c'est là qu'il a marié la Denise. Il l'a connue dans ces bals de villages qui n'existent plus maintenant. Un soir revenant à pied avec elle sur la route, ils se sont roulés dans l'herbe, nus.La lune jetant des ombres sur ce corps fait de monts et vallées. Ils se sont aimés jusqu'au matin par cette chaude nuit d'été.
La maison du maire se dresse majestueusement devant lui, c'est celle du maire et aussi du directeur de l'usine. Après s'être marié, la ferme n'étant pas assez rentable, il est parti à l'usine comme beaucoup d'autre. Ce furent les 3 huit un rythme régulier, monotone, une semaine le matin, une semaine l'après midi et une semaine la nuit. La vie s'écoulait au rythme des sirènes de l'usine, l'été c'étaient les vacances, choses qu'il n'avait jamais eu avant. Il en profitait pour donner un coup de main aux paysans.
L'entreprise de maçonnerie du gars Louvet, le père de celui-ci a construit sa maison, son nid douillet ou il a vécu heureux avec sa femme. Chez lui il est seul mais souvent il parle à sa femme essayant de garder le plus de souvenirs possibles. Le temps érode la mémoire; le souvenir ceux qu'on a le plus aimé s'évapore doucement et seulement une photo ou un sentiment passager vient recharger des émotions. Il n'a pas eu d'enfant cela restera le grand regret de sa vie.
La maison de retraite maintenant. Là sont tous ceux qu'il a comme connaissance, le grand Maurice son conscrit et copain d'armée, la Bernadette celle qu'il a aimée étant jeune, le Lucien sacré farceur qui n'arrêtait pas de lancer des vannes la vieillesse a eu raison de sa bonne humeur. Lui n'a pas voulu aller dans ce mouroir, il préfère rester seul chez lui, toujours solitaire. Il sait que le jour ou il ne pourra plus rester chez lui, ce ne sera pas la peine de l'emmener dans cet hospice.
Enfin c'est le cimetière.Dernière étape sourit le petit vieux. Sa Denise est déjà là , elle n'a pas résisté à la maladie du siècle, un cancer. Cela fait dix ans maintenant qu'on l'a installée dans sa demeure éternelle. L'homme après une dernière halte reprend sa canne et repart vers ce qu'il lui reste à vivre. Il n'est pas triste, il sait que pour tous, le monde finit comme cela sans exception.

Lui sa vie il en voit les étapes tous les jours en allant chercher son pain et son journal.

dimanche 3 mars 2013

Normandy Rodeo

"Tiens bon! tiens bon!" criait mon père du haut de la butte.
"tu vas encore te faire avoir!"

"Ça y est encore la réplique qui tue" il va falloir que je prouve le contraire, "je ne sais pas si c'est du coaching" pensais-je en courant. En courant! Plutôt en me laissant porter. Car le but du jeu, qui n'en était pas un pour mon père, était de se laisser traîner. Le jeu disais-je était d'essouffler le taureau afin de l'attraper. La méthode, je ne sais si mon père l’avait apprise dans les livres ou si elle lui était venue de ses lointains ancêtres chasseurs. La méthode donc était de prendre la queue de la bête et de se laisser emporter tout en essayant de freiner l'animal. Le premier fatigué avait perdu. Bon le jeu n'était pas forcément équitable, car nous étions deux, mon frère et moi, quand l'un était fatigué il passait le témoin, enfin la queue, à l'autre. Nous pouvions aussi nous préparer tandis que le taureau, lui, vaquait à ses occupations sans se soucier d'une quelconque attaque.
Le combat se passait en plusieurs phases.

La première était d'attraper cette queue, comme on le fait gamin au manège avec la queue de mickey pour gagner un tour gratuit. Là c'était le tour du champ que l'on gagnait et avec la totale, grands huits et autres frayeurs. Pour se saisir de ce bout de poils, mon frère essayait de forcer le taureau à m'approcher, une fois la bête me frôlant, j'empoignais sa queue et là était l'instant crucial, le temps que l'animal comprenne ce qu'il lui arrive, je devais me positionner dans sa course afin de ne pas ressentir le coup de rein de mon adversaire.

la deuxième phase elle, était la plus longue et la plus fatigante. Une fois accroché au taureau, comme un poisson à l'hameçon, il faillait suivre en se laissant porter. Ma méthode à moi, le coach comptant sur la formation personnelle, était de faire de grandes enjambées. J'avais l'impression, l'esthétique en moins, d'être efficace. Il fallait aussi anticiper. C'était dans les virages que nous étions vulnérables, Nous étions déportés et souvent étions obligés de lâcher car une haie ou une clôture arrivait à grands pas. Si nous restions accrochés c'était la catastrophe. Le partenaire devait rester en alerte car à la chute de son collègue il fallait reprendre le témoin afin de ne pas laisser la bête souffler. On faisait la queue si je puis me permettre.

La dernière phase était la plus stressante. Une fois l'animal épuisé, il restait à espérer que les renforts arrivent vite car les ruades de la bête constituaient un danger non négligeable. Lâcher à ce moment stratégique du combat nous promettait les injures des spectateurs. Il m'a semblé une fois voir le sourire du taureau que j‘avais lâché à ce moment. Je ne pourrais l'affirmer.
Malgré tout nous gagnions la plus part du temps. Rare étaient les compliments et la fierté restait un sentiment que nous savourions chacun de son côté. Sobre dans la victoire comme dans la défaite. Je ne me souviens pas de félicitations de mon père et coach à la fois.

"Tiens bon! Disait mon père surtout ne lâche pas!".